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Karl Ove Knausgaard

La mort d'un père

Je lis enfin ce bouquin offert par S. C'est le premier tome d'une autobiographie-fleuve écrite par un Norvégien né en 1968, dans un monde qui se relève péniblement de la guerre et s'ouvre petit à petit au capitalisme effréné. Knausgaard raconte son enfance dans une petite ville côtière, les relations familiales en demi-teintes, faites de silences, d'ennui, de crainte envers son père.

L'enfant qu'il est voit des visages dans l'écume de mer, éprouve une soif intense d'ailleurs, de quelque chose de plus grand, de plus libre. Vague impression de me revoir à Angoulême quand j'avais 14 ans.

On plonge facilement dans sa prose simple, aux émotions parfois intenses. Il décrit minutieusement les choses du quotidien, la vie comme elle va : la tasse de café qui se remplit, la cigarette qui grésille, la couleur des nuages... Il rend palpable la façon dont ces petits riens sont les témoins, parfois les supports de nos torrents intérieurs.

C'est à la fois plaisant à lire, car on y retrouve des émotions humaines universelles décrites avec un certain talent, mais en même temps un peu embarrassant en tant que monologue complètement égocentrique. Ça manque terriblement d'empathie et d'altérité. Tout tourne autour de Knausgaard, son rapport au monde, à l'écriture, aux femmes, à sa famille, son père, la vie, la mort. Peut-être que ça a le mérite de la franchise, de dire ouvertement tout ce qui passe par la tête d'un homme Norvégien de la fin du 20e siècle, avide de littérature, d'amour et de reconnaissance ?

(et ces deux dernières choses, il faut bien avouer qu'on les souhaite toutes et tous au moins un peu)

Le titre général de la saga - « Mon combat » ou Min Kamp en norvégien - est une référence provocatrice à Hitler, et confirme mon soupçon que Knausgaard a un rapport plus qu'ambigu à la tradition, au passé, au rayonnement de « l'homme blanc occidental »... Dans cette interview à L'Express, il dit aussi son admiration pour Louis Ferdinand Céline... Hum !

Dans La mort d'un père, il déplore ainsi à plusieurs reprises la libéralisation de la société autour de lui, rêve d'un retour aux « choses vraies » (mais c'est quoi les « choses vraies » ?), et se décrit aussi comme un pauvre type incapable de communiquer avec ses proches.

Quelque part, il fait écho à cet autre Norvégien grandiose, Knut Hamsun, dont j'ai tant aimé dans ma jeunesse la trilogie des Vagabonds. Hamsun est lui aussi atterré par la progressive destruction de son monde par le capitalisme triomphant et la mondialisation des échanges, mais il le fait, me semble-t-il, avec beaucoup plus d'humour et de panache... Ce qui ne l'a pas empêché de se fourvoyer jusqu'au trognon dans le nazisme.

Je comprends la mélancolie de ces deux Norvégiens comme de tant d'autres, mais je m'en méfie aussi fortement, car elle peut nourrir une dangereuse aigreur.

Où se situe Knausgaard, politiquement ? Ce n'est pas clair dans ce premier tome autobiographique, bien qu'il raconte qu'à l'adolescence, il était « pour l'indulgence, contre la guerre, l'autorité, la hiérarchie et toute forme de dureté » :

« (...) bien à gauche politiquement, j'étais révolté par l'injuste répartition des richesses mondiales, je voulais que chacun ait sa part du gâteau et les ennemis s'appelaient capitalisme et puissance de l'argent. J'étais persuadé que tous les hommes avaient la même valeur et que les qualités d'un être humain étaient plus importantes que son apparence. En d'autres termes, j'étais pour la profondeur et contre le superficiel, pour le bien et contre le mal, pour la douceur et contre la dureté. »

Karl Ove Knausgaard. La mort d'un père. Trad. du norvégien par Marie-Pierre Fiquet. Gallimard Folio, 2015, p. 226

Malgré ces idéaux, il méprise les hippies des seventies et leurs chemises brodées de fleurs, ainsi que son père qui cherche à se faire passer pour l'un d'entre eux. Pour lui c'est une simple mode, commerciale et superficielle. Knausgaard prête pourtant une grande attention à son look - et détaille très souvent au cours du livre comment lui ou untel est vêtu, à la façon d'un catalogue La Redoute -, mais il s'agit pour lui d'être du côté d'une modernité supposée « innovante mais ancrée dans la tradition, profonde mais élégante, intelligente mais simple, exigeante mais vraie ».

Je ne crois pas que je lirai l'ensemble de cette plongée dans le cerveau, le cœur et les entrailles de Knausgaard, aussi doué soit-il pour restituer ce que c'est qu'avoir grandi en Norvège dans les années 70-80, puis vécu sa vie d'homme, d'amant, de père et d'écrivain, et qui parfois me parle directement de ma propre vie, aussi différents que nous soyons.

Le monde est plein d'autres expériences que l'on entend si peu.

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