Espèces d’espaces

“J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources.
[…] De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être une évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.
Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : “Ici, on consulte le Bottin” et “Casse-croûte à toute heure”.
L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes.
Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.”

Georges Perec, Espèces d’espaces (Galilée, 1974, p. 122-123)

Plaque « Disparition » en hommage à Georges Perec par Christophe Verdon. Café de la Mairie, place Saint-Sulpice à Paris.
Plaque « Disparition » en hommage à Georges Perec par Christophe Verdon. Café de la Mairie, place Saint-Sulpice à Paris / photo Parisette, licence CC-BY-SA.

Georges Perec : Penser / classer

Georges Perec, Penser / classer“Mon problème, avec les classements, c’est qu’ils ne durent pas ; à peine ai-je fini de mettre de l’ordre que cet ordre est déjà caduc.
Comme tout le monde, je suppose, je suis pris parfois de frénésie de rangement ; l’abondance des choses, la quasi-impossibilité de les distribuer selon des critères satisfaisants font que je n’en viens jamais à bout, que je m’arrête à des rangements provisoires et flous, à peine plus efficaces que l’anarchie initiale.
(…) Bref, je me débrouille.”

Georges Perec, Penser / classer, Seuil 2003.