Athènes vs Paris

« Ce n’est pas difficile de faire des rencontres à Athènes. Il y a une attente dans le regard des gens. Les conversations progressent rapidement. On dit en une heure des choses qu’on ne s’avoue à Paris qu’au bout de dix ans, de vingt ans, d’une vie. Il est normal que tout le monde se connaisse puisque les relations se nouent aussi facilement. J’ai parlé avec beaucoup de gens ces jours derniers. Nous avons échangé nos numéros de téléphone. On m’appelle souvent pour m’inviter à prendre un café, ou pour me demander ce que je compte faire le soir. Il arrive même qu’on frappe à ma porte. Rania m’a apporté une pioche qu’elle venait de voler sur un chantier.
– Tu en auras peut-être besoin si tu veux planter des fleurs dans ton jardin !
Elle est partie en courant, elle avait rendez-vous à l’aéroport avec un musicien américain. Elle chante les week-ends dans une boîte de l’île d’Égine. Je la connais très peu, je l’ai rencontrée dans un bar, nous avons pris un café à la maison. Il ne s’est rien passé entre nous et il ne se passera rien : elle a un mari et un amant.
(…)
Il n’y a pas beaucoup d’horloges dans les endroits publics à Athènes. Je crois que la société parisienne se fait une certaine idée de l’avenir et qu’elle travaille fiévreusement dans l’espoir de la réaliser. Les Athéniens préfèrent s’occuper du présent. Ils s’emploient à le façonner à leur guise. Ils vivent avec entrain, justement parce qu’ils n’attendent pas grand-chose de l’avenir. Le mot « progrès » leur inspire des commentaires mitigés, comme le mot « lendemain ». Il est difficile dans un pays aussi vieux, qui a vu passer tant de siècles, de croire encore à l’avenir. L’histoire grecque n’incite pas à faire des projets. Les gens rêvent donc du présent. »

Vassilis Alexakis, La langue maternelle, Fayard 1995.