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Viet Thanh Nguyen

Jamais rien ne meurt
Vietnam, mémoire de la guerre

Viet Thanh Nguyen est un écrivain américano-vietnamien, lauréat du prix Pulitzer en 2016 pour son roman Le sympathisant - que je n'ai pas lu. Mais j'ai été très impressionnée par son essai Jamais rien ne meurt, un livre fort et profond sur la façon dont on se souvient et dont on oublie la guerre.

En partant de l'histoire et surtout des différentes perceptions de la dite « Guerre du Vietnam » - appelée par les Vietnamiens la « Guerre américaine » - il montre comment les récits et images que l'on décide d'en garder ou au contraire d'effacer sont le résultat d'une série d'aveuglement plus ou moins conscients, plus ou moins construits par notre ancrage social et culturel.

« Une mémoire absolue est inconcevable car il y a toujours quelque chose qui passe à la trappe. Nous oublions en dépit de tous nos efforts, et aussi parce que des intérêts puissants effacent souvent activement certains souvenirs, créant ce que Milan Kundera appelle « le désert de l'oubli organisé ». Dans ce désert, la mémoire se révèle aussi importante que l'eau parce qu'elle est une ressource stratégique dans la lutte pour accéder au pouvoir. Les guerres ne peuvent être menées sans une mainmise sur la mémoire et son contraire, l'oubli (lequel, sous ses allures d'absence, constitue lui aussi une véritable ressource). »

Viet Thanh Nguyen. Jamais rien ne meurt : Vietnam, mémoire de la guerre. Trad. de Valérie Bourgeois. Belfond, 2019. p. 23.

« Il en va de même avec les Américains et les Vietnamiens : leurs souvenirs respectifs ont tout autant de valeur à leurs yeux, mais à l'échelle mondiale, ils ne sont pas égaux. Les souvenirs de ce monde ne sont ni démocratiques, ni justes. Divers types de pouvoir, tous indissociables les uns des autres, déterminent leur influence, leur portée et leur qualité. La puissance de l'Amérique fait que ce pays peut diffuser ses souvenirs ailleurs, de la même façon qu'il diffuse sa force militaire pour rendre les vies de certains autres moins précieuses que celles de ses habitants. »

Viet Thanh Nguyen. Jamais rien ne meurt : Vietnam, mémoire de la guerre. Trad. de Valérie Bourgeois. Belfond, 2019, p.145-146.

La machine de guerre de l'armée américaine se trouve prolongée par la machine à rêves et à cauchemars qu'est Hollywood, qui influence nos façons de percevoir l'histoire et le monde, qui façonne l'idée que l'on se fait des « autres » et de « soi-même ».

« C'est la même société industrielle qui produit les films et les hélicoptères américains, ces machines spectaculaires qui volent au-dessus de terres étrangères en massacrant les gens. »

Viet Thanh Nguyen. Jamais rien ne meurt : Vietnam, mémoire de la guerre. Trad. de Valérie Bourgeois. Belfond, 2019, p.153.

Or, une « mémoire éthique » exigerait de savoir se souvenir de manière juste et égale à la fois des « autres » et de « soi-même ».

Les façons dont on se souvient ou dont on oublie la guerre reflète ainsi les rapports de pouvoir et de domination : les puissants auront à la fois le loisir de célebrer leurs héros et celui de regarder (un peu) en face leurs « antihéros », ce que ne peuvent pas vraiment se permettre « ceux qui se considèrent comme marginalisés, dominés, exclus, exploités ou opprimés. » (p.61)

Il y a pourtant un enjeu crucial à reconnaître la part d'inhumanité dans chaque « camp » et en chacun de nous. Sans cela, nous ne ferons jamais que reproduire la guerre à l'infini, nous prévient Nguyen.

« Comment convier les fantômes, non pas pour les apaiser et les renvoyer dans l'au-delà, de façon à ce qu'ils nous laissent à notre existence humaine, mais pour qu'ils vivent dans le présent et qu'ils insufflent à nos souvenirs une inhumanité à même de nous rappeler la nôtre ? »

Viet Thanh Nguyen. Jamais rien ne meurt : Vietnam, mémoire de la guerre. Trad. de Valérie Bourgeois. Belfond, 2019, p.260.

Le livre va donc bien au-delà de cette seule guerre, qui n'est qu'un épisode au sein d'un « continuum de guerre » qui rebondit à travers le temps et la surface du globe jusqu'à aujourd'hui, pour proposer une réflexion de grande ampleur sur ce qu'est la mémoire, comment elle nous construit et nous déforme, et sur la responsabilité qui nous incombe pour enrayer ce cycle sans fin de racisme et de violence, celle d'accepter cette inhumanité au sein même de notre humanité.

« Un mouvement pour la paix est nécessaire afin d'affronter cette réalité inhumaine. Il repose non pas sur une vision sentimentale et utopiste qui voudrait que tout le monde s'entende bien au motif que tout le monde est humain, mais sur une vision sobre qui reconnaît dans un même temps l'humanité inaccomplie et l'inhumanité latente de tout un chacun. »

Viet Thanh Nguyen. Jamais rien ne meurt : Vietnam, mémoire de la guerre. Trad. de Valérie Bourgeois. Belfond, 2019, p.320.

Un squelette décharné penche la tête en avant et nous regarde par dessus un tissu rouge à pois blancsShunbaisai Hokuei. Kohada Koheiji from the series One Hundred Ghost Stories (Hyaku monogatari). ca. 1830-1832. Source : Ukiyo-e.org nuage zéro ☁ écrit à la main en HTML+CSS et rien d'autre ☁ j'aime pas les cookies, je préfère les brownies ☁ CC-BY-NC-SA = vous êtes libres de partager cette page, sauf pour faire du fric, merci