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Edward D'Angelo

Barbarians at the Gates of the Public Library

J'apprends aujourd'hui (mars 2021) qu'Edward D'Angelo est décédé en septembre 2020. Tristesse de ne jamais avoir l'occasion de discuter avec ce bibliothécaire et philosophe américain de son livre Barbarians at the Gates of the Public Library qui m'avait paru être une critique très claire et pertinente de la marchandisation de la culture. D'après mes souvenirs (livre emprunté à la bibliothèque de l'Enssib), il fait cependant l'impasse sur la critique parallèle du modèle classique des « temples du Savoir » qui sont pour moi très problématiques. N'empêche que j'avais adoré ce passage puissant sur la façon dont la marchandisation de l'information détruit l'illusion du « libre échange  » :

« Personne ne me force à regarder le dernier blockbuster hollywoodien. Et personne ne force les producteurs de films hollywoodiens à me vendre leur produit. Nous obtenons chacun ce que nous voulons. Les producteurs de films hollywoodiens obtiennent mon argent et je reçois en échange une agréable expérience.

Mais, ce que veulent les gens n'est pas forcément la même chose que ce qu'ils voudraient s'ils étaient suffisamment informés pour comprendre leur véritable intérêt. La différence entre ces deux états est la base de la distinction que fait Rousseau entre la « volonté de tous » et la « volonté générale ». La « volonté de tous » est ce que les gens désirent effectivement. La « volonté générale » est ce que les gens voudraient s'ils étaient suffisamment informés pour comprendre leur véritable intérêt. Selon Rousseau, un état démocratique légitime nécessite le consentement à la fois de la « volonté de tous » et de la « volonté générale ». Pour s'assurer que la « volonté de tous » coïncide avec la « volonté générale », un état démocratique est obligé d'éduquer le public, autrement dit, de fournir les moyens au public de déterminer quel est son véritable intérêt.

Est-ce que les industries culturelles éduquent leur « public » ? L'économie de marché capitaliste en général fournit-elle l'information aux consommateurs dans le but de les éduquer ? S'ils ne le font pas, alors le populisme de marché [market populism] est faussé et la demande du consommateur ne peut correspondre avec la volonté générale du peuple.

Le populisme de marché est particulièrement problématique quand le produit vendu sur le marché est l'information. Dans le modèle classique de l'économie de marché capitaliste, les consommateurs ont des croyances et des désirs avant toute transaction. Mais que se passe-t-il si ces croyances et ces désirs sont modelés par ou découlent de cette transaction ? Dans ce cas, acheteurs et vendeurs ne sont plus des acteurs indépendants, et nous ne pouvons plus parler d'échanges « volontaires » entre eux. Au lieu de cela, le consommateur devient un instrument du marché. Par conséquent, bien que les consommateurs désirent réellement les produits qu'ils consomment, l'acte de consommation de ces produits peut transformer leurs désirs sans qu'ils l'aient voulu. C'est particulièrement vrai quand le produit consommé est une information, car l'information a le pouvoir de modifier les croyances et les désirs des consommateurs. En outre, puisque l'information, comme n'importe quelle autre marchandise, est produite pour le profit dans une économie capitaliste, les croyances et désirs des consommateurs seront transformés non dans le but de les rendre meilleurs, mais dans celui de maximiser les profits. Par exemple, lorsqu'un consommateur grandit en regardant la télévision 6 heures par jour, il sera plus enclin à mesurer la réussite personnelle à l'aune des styles de vie représentés à la télévision. L'hypothèse libérale classique que les croyances et désirs des consommateurs pré-existent aux transactions marchandes était peut-être vraie au début du 19e siècle, quand ces croyances et désirs étaient en grande partie façonnés par les traditions culturelles, et que l'information ne représentait qu'une petite part de l'économie. Mais dans l'économie de l'information post-industrielle, cette hypothèse ne se tient plus. »

Edward D'Angelo. Barbarians at the Gates of the Public Library: how postmodern consumer capitalism threatens democracy, civil education and the public good.. Trad. personnelle. Library juice press, 2006, p.48-49
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