Hors du commun

Ecologica, André Gorz, Galilée 2008
Ecologica, André Gorz, Galilée 2008

« Mais à partir de 1920 aux Etats-Unis et de 1948 en Europe occidentale, les besoins primaires offrent au capitalisme un marché trop étroit pour absorber le volume de marchandises qu’il est capable de produire. L’économie ne peut continuer de croître, les capitaux accumulés ne peuvent être valorisés et les profits ne peuvent être réinvestis que si la production du superflu l’emporte de plus en plus nettement sur la production du nécessaire. Le capitalisme a besoin de consommateurs dont les achats sont motivés de moins en moins par des besoins communs à tous et de plus en plus par des désirs individuels différenciés. Le capitalisme a besoin de produire un nouveau type de consommateur, un nouveau type d’individu : l’individu qui, par ses consommations, par ses achats, veut s’affranchir de la norme commune, se distinguer des autres et s’affirmer « hors du commun ».

André Gorz, Ecologica, Galilée, 2008

La noble réalisation du présent

Les barbares, Alessandro Baricco, Gallimard 2012
Les barbares : essai sur la mutation, Alessandro Baricco, Gallimard 2014

« (…) la politique culturelle aurait au contraire une immense tâche historique à accomplir, si seulement ceux qui la conçoivent comprenaient que ce qu’il faut viser, ce n’est pas le sauvetage opportuniste du passé, mais toujours la noble réalisation du présent, afin de garantir aux intelligences un minimum de protection contre le danger du marché pur et dur. »

Alessandro Baricco, Les barbares : essai sur la mutation (Gallimard, 2014)

Maîtres et esclaves

Condorcet - gravure de Boilly - source : Collection Bibliothèque de l'Académie nationale de médecine
Condorcet – gravure de Boilly – source : Collection Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine

« Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commandes seraient d’utiles vérités ; le genre humain n’en resterait pas moins partagé entre deux classes : celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient. Celle des maîtres et celle des esclaves. »

Nicolas de Condorcet, Rapport sur l’organisation générale de l’Instruction publique présenté à l’Assemblée nationale législative au nom du Comité d’Instruction publique les 20 et 21 avril 1792

Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? / Günther Anders

Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ?, Günther Anders, Allia 2010
Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?, Günther Anders, Allia 2010

« Dans l’avant dernière année de la Première Guerre Mondiale, ce ne sont pas les intellectuels qui eurent le courage de faire quelque chose contre la guerre mais les travailleurs, quelques milliers de travailleurs allemands des arsenaux. Ils ont refusé de continuer à produire des munitions. Ils se sont mis en grève à l’époque. Pas pour obtenir une augmentation de salaire ou des cartes de pain supplémentaires, mais pour raccourcir la guerre. Qu’il y ait aujourd’hui des travailleurs au coeur de l’industrie de l’armement qui refusent de s’associer à la production des engins de la catastrophe, j’en doute fort. Pas seulement parce que ce à quoi ils travaillent est complètement indifférent à la plupart des ouvriers – et cela vaut tout aussi bien pour les intellectuels les plus éminents : les physiciens et les ingénieurs – ils sont tous ce que j’appelle telosblind1, mais aussi parce que chaque travailleur et scientifique a cette bonne excuse : si c’est pas moi qui l’fait, ce s’ra un autre. (…) Difficile tragoediam non scribere2. »

Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?, (p.90-91), Allia 2010

1 Mot-valise composé du grec telos, le but, la fin, et de l’anglais blind, aveugle.

2 « Difficile de ne pas écrire une tragédie ». Il s’agit d’un détournement de la formule de Juvénal : Difficile saturam non scribere (Satires, I, 30)

 

Où va la colère ?

« Voilà, en tout cas, de quoi nous prévenir que les mots « soulèvement », « insurrection » ou révolte » ne sauraient d’aucune façon donner des clefs – tels des mots magiques – pour tout ce qui touche aux désirs d’émancipation et, en général, à la constitution du champ politique. Nous sommes, là-dessus, bien loin du compte (la modestie sera donc de mise). »

Georges Didi-Huberman, Où va donc la colère ?, Le Monde Diplomatique, mai 2016

Brexit

Satirical map of Europe, 1914 - source: Library of Congress
Satirical map of Europe, 1914 – source: Library of Congress

L’hystérie autour du « Brexit » me laisse très perplexe.
Il y a beaucoup d’excellentes raisons de vouloir quitter l’Union Européenne telle qu’elle nous est imposée depuis des décennies et qui n’a quasiment rien de l’utopie de solidarité et d’amitié internationale entre les peuples qu’elle aurait dû être.
Il semble hélas que le Royaume Uni ait voté en faveur du Brexit pour de mauvaises raisons (xénophobie, peur, repli nationaliste).
Faut-il pour autant adopter cette posture catastrophiste en une des quotidiens (surtout Le Monde) ? Il y a comme un désir malsain et souterrain des médias de masse que cette catastrophe arrive réellement. Relire à ce sujet le passionnant livre de Christian Salmon « La cérémonie cannibale » qui montre bien comme la fuite en avant dans le spectaculaire est un schéma de plus en plus puissant dans le monde politique et journalistique.
Et pourtant, si les forces positives savaient se coordonner, se mettre ensemble, ce pourrait être le moment de quitter un capitalisme de plus en plus hors de contrôle, et de tout réinventer.

Capitalisme esthétique

Olivier Assouly, Le capitalisme esthétique
Olivier Assouly, Le capitalisme esthétique

« Au sein du capitalisme esthétique, chaque individu devient le sujet de sa jouissance, à lui-même son esclave, selon la même raison qui l’a motivé à se libérer. De surcroît, ce modèle conduit à la primauté de la jouissance sur les rapports de classe. Il se dégage des types classiques de domination où une classe domine l’autre, car il doit moins à la tyrannie d’une classe dominante qu’à soi-même. C’est une mutation majeure que le passage d’une organisation sociale du refoulement à une économie régentée par la jouissance – au point de jouir de ce dont on n’a pas nécessairement le désir. (…) Les liens entre le capitalisme et les individus sont devenus si solidaires qu’on assisterait à une intériorisation du modèle du marché. Il existe un lien ténu entre une économie débridée et une sensibilité qui se croit libérée de toute dette, s’imaginant faire table rase de son passé ou de toute forme d’inhibition. Le processus d’expansion économique a besoin de voir se rompre les inhibitions, les pudeurs, les barrières morales, les interdits, afin de créer des populations de consommateurs plus avides de jouissance. »

Olivier Assouly, Le capitalisme esthétique : essai sur l’industrialisation du goût, Cerf 2008

Manifeste de John Doe

« La conséquence collective de ces échecs est l’érosion totale des standards déontologiques, menant en fin de compte à un nouveau système que nous appelons toujours capitalisme, mais qui se rapproche davantage d’un esclavage économique. Dans ce système – notre système – les esclaves n’ont aucune idée de leur propre statut ni de celui de leurs maîtres, qui évoluent dans un monde à part où les chaînes invisibles sont soigneusement dissimulées au milieu de pages et de pages de jargon juridique inaccessible.

L’ampleur terrifiante du tort que cela cause au monde devrait tous nous faire ouvrir les yeux. Mais qu’il faille attendre qu’un lanceur d’alerte tire la sonnette d’alarme est encore plus inquiétant. Cela montre que les contrôles démocratiques ont échoué, que l’effondrement est systémique, et qu’une violente instabilité nous guette au coin de la rue. L’heure est donc venue d’une action véritable, et cela commence par des questions. »

extrait du Manifeste de « John Doe », « La révolution sera numérique » (traduit de l’anglais par Jérémie Baruch et Maxime Vaudano)

Un dilemme fondamental et inévitable

« Tout mouvement d’opposition est pris dans un dilemme aussi fondamental qu’inévitable. S’il se tient à l’écart du discours dominant, il prend le risque d’être relégué à la marginalité et à l’insignifiance ; ses revendications seront inaudibles, son défi à l’ordre social affaibli et dévalorisé. Si, en revanche, il se soumet aux règles du jeu de la politique-spectacle afin d’y obtenir un strapontin – c’est-à-dire si ses dirigeants se comportent convenablement, si ses manifestations ne troublent pas l’ordre public, et si ses slogans restent circonscrits et raisonnables -, il se met en danger d’être assimilé au système politique hégémonique qu’il prétend contester ; il commence à faire partie du problème au lieu d’agir pour une solution. »

Todd Gitlin, The whole world is watching: mass media in the making and unmaking of the New Left, University of California Press, Berkeley, 1980 ; extrait traduit et paru dans Manière de Voir n°146 intitulé « Faire sauter le verrou médiatique » dont on peut voir ci-dessous l’excellente bande-annonce :