Hors du commun

Ecologica, André Gorz, Galilée 2008
Ecologica, André Gorz, Galilée 2008

“Mais à partir de 1920 aux Etats-Unis et de 1948 en Europe occidentale, les besoins primaires offrent au capitalisme un marché trop étroit pour absorber le volume de marchandises qu’il est capable de produire. L’économie ne peut continuer de croître, les capitaux accumulés ne peuvent être valorisés et les profits ne peuvent être réinvestis que si la production du superflu l’emporte de plus en plus nettement sur la production du nécessaire. Le capitalisme a besoin de consommateurs dont les achats sont motivés de moins en moins par des besoins communs à tous et de plus en plus par des désirs individuels différenciés. Le capitalisme a besoin de produire un nouveau type de consommateur, un nouveau type d’individu : l’individu qui, par ses consommations, par ses achats, veut s’affranchir de la norme commune, se distinguer des autres et s’affirmer “hors du commun”.

André Gorz, Ecologica, Galilée, 2008

Maîtres et esclaves

Condorcet - gravure de Boilly - source : Collection Bibliothèque de l'Académie nationale de médecine
Condorcet – gravure de Boilly – source : Collection Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine

“Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commandes seraient d’utiles vérités ; le genre humain n’en resterait pas moins partagé entre deux classes : celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient. Celle des maîtres et celle des esclaves.”

Nicolas de Condorcet, Rapport sur l’organisation générale de l’Instruction publique présenté à l’Assemblée nationale législative au nom du Comité d’Instruction publique les 20 et 21 avril 1792

Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? / Günther Anders

Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ?, Günther Anders, Allia 2010
Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?, Günther Anders, Allia 2010

« Dans l’avant dernière année de la Première Guerre Mondiale, ce ne sont pas les intellectuels qui eurent le courage de faire quelque chose contre la guerre mais les travailleurs, quelques milliers de travailleurs allemands des arsenaux. Ils ont refusé de continuer à produire des munitions. Ils se sont mis en grève à l’époque. Pas pour obtenir une augmentation de salaire ou des cartes de pain supplémentaires, mais pour raccourcir la guerre. Qu’il y ait aujourd’hui des travailleurs au coeur de l’industrie de l’armement qui refusent de s’associer à la production des engins de la catastrophe, j’en doute fort. Pas seulement parce que ce à quoi ils travaillent est complètement indifférent à la plupart des ouvriers – et cela vaut tout aussi bien pour les intellectuels les plus éminents : les physiciens et les ingénieurs – ils sont tous ce que j’appelle telosblind1, mais aussi parce que chaque travailleur et scientifique a cette bonne excuse : si c’est pas moi qui l’fait, ce s’ra un autre. (…) Difficile tragoediam non scribere2. »

Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?, (p.90-91), Allia 2010

1 Mot-valise composé du grec telos, le but, la fin, et de l’anglais blind, aveugle.

2 « Difficile de ne pas écrire une tragédie ». Il s’agit d’un détournement de la formule de Juvénal : Difficile saturam non scribere (Satires, I, 30)

 

Pour une écologie de l’attention / Yves Citton

Pour une écologie de l'attention, Yves Citton (Seuil, 2014)
Pour une écologie de l’attention, Yves Citton (Seuil, 2014)

« Savoir choisir ses aliénations et ses envoûtements, savoir construire des vacuoles de silence capables de nous protéger de la communication incessante qui nous surcharge d’informations écrasantes, savoir habiter l’intermittence entre hyper-focalisation et hypo-focalisation – voilà ce que les expériences esthétiques (musicales, cinéphiliques, théâtrales, littéraires ou vidéoludique) peuvent nous aider à faire de notre attention, puisque l’attention est tout autant quelque chose que l’on fait (par soi-même) que quelque chose que l’on prête (à autrui). »

Yves Citton, Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014)

Où va la colère ?

“Voilà, en tout cas, de quoi nous prévenir que les mots “soulèvement”, “insurrection” ou révolte” ne sauraient d’aucune façon donner des clefs – tels des mots magiques – pour tout ce qui touche aux désirs d’émancipation et, en général, à la constitution du champ politique. Nous sommes, là-dessus, bien loin du compte (la modestie sera donc de mise).”

Georges Didi-Huberman, Où va donc la colère ?, Le Monde Diplomatique, mai 2016

Capitalisme esthétique

Olivier Assouly, Le capitalisme esthétique
Olivier Assouly, Le capitalisme esthétique

“Au sein du capitalisme esthétique, chaque individu devient le sujet de sa jouissance, à lui-même son esclave, selon la même raison qui l’a motivé à se libérer. De surcroît, ce modèle conduit à la primauté de la jouissance sur les rapports de classe. Il se dégage des types classiques de domination où une classe domine l’autre, car il doit moins à la tyrannie d’une classe dominante qu’à soi-même. C’est une mutation majeure que le passage d’une organisation sociale du refoulement à une économie régentée par la jouissance – au point de jouir de ce dont on n’a pas nécessairement le désir. (…) Les liens entre le capitalisme et les individus sont devenus si solidaires qu’on assisterait à une intériorisation du modèle du marché. Il existe un lien ténu entre une économie débridée et une sensibilité qui se croit libérée de toute dette, s’imaginant faire table rase de son passé ou de toute forme d’inhibition. Le processus d’expansion économique a besoin de voir se rompre les inhibitions, les pudeurs, les barrières morales, les interdits, afin de créer des populations de consommateurs plus avides de jouissance.”

Olivier Assouly, Le capitalisme esthétique : essai sur l’industrialisation du goût, Cerf 2008

Qu’est-ce que le contemporain ?

Giogio Agamben, Qu'est-ce que le contemporain ?, Payot & Rivages 2008
Giogio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Payot & Rivages 2008

“Percevoir dans l’obscurité du présent cette lumière qui cherche à nous rejoindre et ne le peut pas, c’est cela, être contemporains. C’est bien pourquoi les contemporains sont rares. C’est également pourquoi être contemporain est, avant tout, une affaire de courage : parce que cela signifie être capable non seulement de fixer le regard sur l’obscurité de l’époque, mais aussi de percevoir dans cette obscurité une lumière qui, dirigée vers nous, s’éloigne infiniment. Ou encore : être ponctuels à un rendez-vous qu’on ne peut que manquer.

Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Payot & Rivages, 2008.