Trajectoires

Les barbares, Alessandro Baricco, Gallimard 2012
Les barbares : essai sur la mutation, Alessandro Baricco, Gallimard 2014

« Ce que Google enseigne, c’est qu’il y a aujourd’hui une quantité énorme d’humains pour qui, chaque jour, le savoir important est le savoir capable d’entrer en séquence avec tous les autres. Il n’y a quasiment pas d’autres critère de qualité ni même de vérité, car ils sont engloutis par ce principe unique : la densité du Sens est là où le savoir passe, où le savoir est en mouvement, tout le savoir sans exclusion. L’idée que comprendre et savoir signifie pénétrer en profondeur ce que nous étudions, jusqu’à en atteindre l’essence, est une belle idée qui est en train de mourir. Ce qui la remplace, c’est la conviction instinctive que l’essence des choses n’est pas un point mais une trajectoire, qu’elle n’est pas cachée en profondeur mais dispersée à la surface, qu’elle ne demeure pas à l’intérieur des choses mais se déroule hors d’elles, là où elles commencent réellement, c’est-à-dire partout. Dans un tel paysage, le geste de connaître doit s’apparenter à un parcours rapide de tout le savoir humain possible, en recomposant ces trajectoires éparses que nous appelons idées, faits ou personnes. »

Alessandro Baricco, Les barbares : essai sur la mutation (Gallimard, 2014)

Pour une écologie de l’attention / Yves Citton

Pour une écologie de l'attention, Yves Citton (Seuil, 2014)
Pour une écologie de l’attention, Yves Citton (Seuil, 2014)

« Savoir choisir ses aliénations et ses envoûtements, savoir construire des vacuoles de silence capables de nous protéger de la communication incessante qui nous surcharge d’informations écrasantes, savoir habiter l’intermittence entre hyper-focalisation et hypo-focalisation – voilà ce que les expériences esthétiques (musicales, cinéphiliques, théâtrales, littéraires ou vidéoludique) peuvent nous aider à faire de notre attention, puisque l’attention est tout autant quelque chose que l’on fait (par soi-même) que quelque chose que l’on prête (à autrui). »

Yves Citton, Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014)

Manifeste de John Doe

« La conséquence collective de ces échecs est l’érosion totale des standards déontologiques, menant en fin de compte à un nouveau système que nous appelons toujours capitalisme, mais qui se rapproche davantage d’un esclavage économique. Dans ce système – notre système – les esclaves n’ont aucune idée de leur propre statut ni de celui de leurs maîtres, qui évoluent dans un monde à part où les chaînes invisibles sont soigneusement dissimulées au milieu de pages et de pages de jargon juridique inaccessible.

L’ampleur terrifiante du tort que cela cause au monde devrait tous nous faire ouvrir les yeux. Mais qu’il faille attendre qu’un lanceur d’alerte tire la sonnette d’alarme est encore plus inquiétant. Cela montre que les contrôles démocratiques ont échoué, que l’effondrement est systémique, et qu’une violente instabilité nous guette au coin de la rue. L’heure est donc venue d’une action véritable, et cela commence par des questions. »

extrait du Manifeste de « John Doe », « La révolution sera numérique » (traduit de l’anglais par Jérémie Baruch et Maxime Vaudano)

Contre l’innovation

« Des organisations entières parlent désormais de l’innovation comme d’une valeur souhaitable en soi, comme l’amour, la fraternité, le courage, la beauté, la dignité ou la responsabilité… Mais ce mot-clef qui vénère le changement se demande rarement à quelle fin, au bénéfice de qui ce changement souhaite se réaliser. »

Hubert Guillaud, Contre l’innovation : de l’invisible importance de la maintenance, internetactu 11.04.2016

C. Laplante, Rueda dentada de Savart, El mundo físico (1882)
C. Laplante, Rueda dentada de Savart, El mundo físico (1882)

Laissez Rembrandt tranquille

Il y a quelque chose d’à la fois désolant, pitoyable, et effrayant dans le projet Next Rembrandt : une analyse informatique détaillée des oeuvres du maître hollandais, saupoudrée d’une pincée de deep learning, donne lieu à cette croute imprimée en 3D, que l’on nous présente comme « le nouveau Rembrandt ».
Un cadre de Microsoft associé au projet nous annonce la bouche en cul de poule que « les données ont été beaucoup utilisées pour améliorer le business, mais on ne les a pas encore tellement utilisées pour toucher l’âme humaine. »
On aurait préféré qu’il la laisse tranquille.

next rembrandt

Hackers, makers, encore un effort si vous voulez faire la révolution !

Evgeny Morozov, Le mirage numérique, 2015
Evgeny Morozov, Le mirage numérique, 2015

« Par son refus de parler des institutions et du changement politique, par son incapacité à penser la réforme du travail autrement qu’en termes de consommation et de bricolage, le mouvement Arts & Crafts s’est condamné lui-même. Aujourd’hui, ses descendants sont en train de connaître le même sort. Notre imagination technologique, à en juger par les catalogues comme Cool Tools, est à son zénith (jamais, au cours de l’histoire humaine, un si grand nombre de gens n’ont eu accès à des lunettes de WC à chauffage thermostatique). Mais notre imagination institutionnelle s’est figée, et, avec elle, le potentiel démocratisant des technologies radicales. Nous avons des ordinateurs personnels dans notre poche – quoi de plus décentralisé ?, mais nous avons renoncé au contrôle de nos données, stockées sur des serveurs centralisées, loin, bien loin de notre poche. »

Evgeny Morozov, Le mirage numérique, Les prairies ordinaires, 2015.

Sur l’économie du partage

Evgeny Morozov, Le mirage numérique, 2015
Evgeny Morozov, Le mirage numérique, 2015

« Nos biens les plus précieux peuvent revenir dans la sphère de la circulation marchande sans que l’on n’ait guère d’effort à fournir. Inutile de se déplacer, le marché viendra nous trouver dans le confort de notre foyer et nous faire une offre que l’on ne pourra pas refuser. Le rapide essor de l’économie du partage peut donc s’expliquer par le fait que le capitalisme a trouvé le moyen technologique de transformer toute marchandise achetée, donc retirée du marché , toute marchandise ainsi devenue, « capital mort », en un objet qui se loue, et qui, par conséquent, ne quitte jamais la sphère marchande.(…)

Il est incontestable que l’économie du partage peut rendre plus tolérable les conséquences de la crise financière. Mais atténuer les conséquences, ce n’est nullement remédier aux causes. Grâce aux progrès de la technologie de l’information, qui permet surtout de répartir plus efficacement les ressources existantes, certains d’entre nous peuvent s’en sortir avec moins de moyens. Il n’y a là aucune raison de se réjouir. C’est comme si l’on distribuait des bouchons d’oreille à tout le monde pour bloquer le bruit insupportable de la rue sans s’attaquer aux causes même du bruit. »

Evgeny Morozov, Le mirage numérique, Les prairies ordinaires, 2015.

Choisir

Evgeny Morozov, Le mirage numérique, 2015
Evgeny Morozov, Le mirage numérique, 2015

« Désormais, nous n’avons plus à choisir entre l’État et le marché, mais entre la politique et la non-politique : entre un système privé d’imagination institutionnelle et politique – et dans lequel les hackers, entrepreneurs et capital-risqueurs sont la réponse par défaut à tout problème social – et un système où l’on recherche encore des solutions réellement politiques (par exemple, qui, des citoyens, des entreprise ou de l’État, doit posséder quoi ? Et selon quelles conditions ?). »

Evgeny Morozov, Le mirage numérique, Les prairies ordinaires, 2015.

Printemps

Primavera de Filippi / photo : M0tty / licence CC-BY-SA 3.0
Primavera de Filippi / photo : M0tty / licence CC-BY-SA 3.0

« Tu as trois façons d’interagir avec le pouvoir.
Tu peux être un « insider » : tu rentres dans le système pour essayer de le modifier.
Tu peux être un « outsider » : tu protestes depuis l’extérieur pour le faire changer.
Ou tu peux être un « beyonder » : tu crées un système alternatif, qui coexiste pacifiquement avec le système actuel. Avec l’espoir que si ça marche, les gens vont se mettre à le rejoindre.
Le beyonders c’est l’idée qu’on va créer un monde tel qu’on le veut nous, et ensuite, on verra ce qui se passe. On n’essaie pas de se battre, ni de s’infiltrer dans le système existant.
Au lieu de changer le monde, on crée notre nouveau monde. »

Primavera de Filippi, entretien Rue89, décembre 2015