Canadèche

Canadèche, Jim Dodge, Cambourakis, 2010
Canadèche, Jim Dodge, Cambourakis, 2010

Un conte drôle et bizarre dans l’Ouest américain, en compagnie du vieux Pépé Jake imbibé de whisky, son petit-fils géant obsédé par la fabrication de clôtures et l’assassinat d’un sanglier de légende, et une énorme cane de compagnie.

Je crois que je vais devoir lire d’autres Jim Dodge !

« Ils passèrent ainsi deux jours à boire sur la terrasse et entamèrent largement le troisième. Pépé Jake trouva en lui un excellent compagnon, car, de tout ce temps, Johnny Sept-Lunes ne prononça pas un seul mot – il se contenta de siroter à même son cruchon, contemplant le jour, la nuit, calmement et en toute immobilité.
Le troisième soir, il prit une profonde inspiration et se tourna vers Jake :
– Permets-moi de te parler de mon nom : Sept-Lunes. J’ai ajouté le Johnny quand l’homme blanc est venu parce que j’ai jugé que cela faisait jeune et séduisant. Mais cela ne m’a rendu aucun service. J’estime aujourd’hui qu’il est mauvais de fabriquer des noms, mais je conserve les miens pour me rappeler que l’on doit vivre avec ses erreurs. J’ai gagné mon nom de Sept-Lunes pendant mon apprentissage de docteur. Je partis seul, un jour, pour découvrir mon nom dans une vision. J’errai, sans nourriture, durant trois jours. Une semaine. Rien ne se produisit. Le septième jour, comme le soleil effleurait la mer, je fis la rencontre d’un groupe de jeunes femmes d’un autre village qui cueillait des baies et des roseaux. C’était une tiède nuit d’automne. Elles avaient installé le camp au bord d’un cours d’eau, elles faisaient cuire un gros saumon. Elles avaient du pain de gland et des baies. N’as-tu jamais ressenti dans ta vie que la faim devient la plus intense lorsqu’elle est sur le point d’être assouvie ? Je me joignis à ces jeunes femmes et nous festoyâmes… Et, cette nuit-là, je fis l’amour avec chacune d’entre elles et, avec chacune, je sentis la pleine lune brûler dans mon corps. Je sentis une vaste lumière nacrée exploser à l’intérieur de ma tête – sept jeunes femmes : sept lunes.
Il s’interrompit, souriant dans le crépuscule.
– Ton whisky… quatre lunes, peut-être cinq. »

Jim Dodge, Canadèche (Cambourakis, 2010 – traduction : Jean-Pierre Carasso)

Espèces d’espaces

“J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources.
[…] De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être une évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.
Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : “Ici, on consulte le Bottin” et “Casse-croûte à toute heure”.
L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes.
Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.”

Georges Perec, Espèces d’espaces (Galilée, 1974, p. 122-123)

Plaque « Disparition » en hommage à Georges Perec par Christophe Verdon. Café de la Mairie, place Saint-Sulpice à Paris.
Plaque « Disparition » en hommage à Georges Perec par Christophe Verdon. Café de la Mairie, place Saint-Sulpice à Paris / photo Parisette, licence CC-BY-SA.

La théorie des nuages

“Quand Virginie Latour commence à travailler pour Akira Kumo, elle n’a bien évidemment, de toute sa vie, jamais pensé aux nuages. D’une façon plus générale, comme tout le monde, elle n’a presque jamais pensé ; ou alors juste un peu, en classe de terminale, le vendredi matin, à seule fin de rédiger des dissertations de philosophie. Mais, contrairement à beaucoup de ses camarades, Virginie Latour a aimé penser, même au lycée ; elle a aimé cet exercice patient, laborieux, désertique et peuplé. Après les études, tout s’est passé très vite, il y a eu les transports en commun, les courses et le ménage, le travail salarié. Ça a été fini parce que la pensée est un travail, parce qu’il faut des conditions spéciales pour penser : un peu de silence, un peu de temps, un peu de régularité, un peu de talent aussi. Il faut s’entraîner et certainement on pourrait, en théorie du moins, penser n’importe où, penser en faisant ses courses, par exemple, penser en poussant son chariot vers les caisses. Mais il y a la musique, mais il y a les lumières trop blanches, mais il y a les variations de température entre le secteur des vêtements et celui des armoire frigorifiques, qui donnent des maux de tête. Et pourtant Virginie s’était juré de faire attention : elle avait tellement craint, quand elle avait commencé à travailler pour de bon, de ne plus penser du tout, qu’elle avait décidé de réserver chaque semaine une demi-heure, assise dans une pièce bien chauffée, sur son canapé, rien qu’à penser. Et naturellement, chaque fois, il s’était passé ce qui devait se passer : elle s’était assoupie.”

Stéphane Audeguy, La théorie des nuages (Gallimard, 2005)

John Constable, Clouds, 1822
John Constable, Clouds, 1822

Les objets neufs

“D’une manière générale, il aimait les choses qui ont vécu, vêtements, films, livres. Les vieux objets ont résisté ; ils portent en eux une expérience de la vie. Les objets neufs ne sont pas pubères ; ils ne comprennent rien à notre solitude.”

Martin Page, Peut-être une histoire d’amour, Éditions de l’Olivier, 2008

Nuit

Edgar Hilsenrath, Nuit, Attila 2012
Edgar Hilsenrath, Nuit, Attila 2012

  “Le Dniestr offrait ce jour-là un spectacle idyllique. Au crépuscule l’eau prenait une couleur plus tendre, une couleur entre chien et loup, mélange de gris, de noir et de brun, étrangement indéfinie. Le fleuve paraissait aussi couler plus lentement, mais ce n’était qu’une illusion. À cette heure du couchant, il donnait l’impression de s’étendre à l’infini, comme s’il venait de nulle part et n’allait nulle part, telle une ombre glissante dans un paysage silencieux et rêveur.
  Deux cadavres flottaient paisiblement sur le fleuve : un homme et une femme. La femme voguait un peu à l’avant de l’homme. On eût dit un jeu amoureux. L’homme essayait sans cesse d’attraper la femme, sans jamais y parvenir. Un peu plus tard, la femme dériva légèrement sur le bord et fit risette à l’homme, qui lui rendit son sourire, puis la rattrapa. Son corps heurta le corps de la femme.
  Les deux cadavres se mirent alors à tourner en cercle ; ils se collèrent un moment l’un à l’autre, comme s’ils voulaient s’unir. Puis, réconciliés, ils reprirent leur dérive.
  Le crépuscule s’épaississait. Le vent rafraîchissait les deux corps, avec la même tendre que l’eau, les berges et les champs de maïs de l’autre côté, sur la rive roumaine.
  Encore un jour absurde qui touche à sa fin.”

Edgar Hilsenrath, Nuit, traduction de Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, Attila 2012.

Lectures d’été

Dans ma valise cet été…

James Salter - Et rien d'autre - ed. de l'Olivier, 2014
James Salter – Et rien d’autre – ed. de l’Olivier, 2014

James Salter, Et rien d’autre
C’est le premier livre de James Salter que je lis… et sans doute le dernier ! Ridiculement machiste, autocomplaisant, prétentieux, bourré de clichés risibles. J’aurais dû le deviner rien qu’à la couverture, mais je ne l’avais pas vue avant de lire le livre, la faute au format epub !
Un gros navet surévalué, et rien d’autre.

Patrick Modiano, L'herbe des nuits, Gallimard 2012
Patrick Modiano, L’herbe des nuits, Gallimard 2012

Patrick Modiano, L’herbe des nuits
Pas un polar, mais presque. Enquête / balade / rêverie dans le sud de Paris, plus précisément autour de Montparnasse (chez moi !). Un homme se souvient d’une femme aimée qui a mystérieusement disparu depuis des années, de leurs promenades à travers la ville, des personnages louches qu’elle fréquentait… Un livre mélancolique, élégant. Tellement évanescent que je ne sais pas trop ce qu’il peut me rester de sa lecture.

Antoine Bello, Ada, Gallimard 2016
Antoine Bello, Ada, Gallimard 2016

Antoine Bello, Ada
Un polar cette fois, dans la Silicon Valley. Un vieil inspecteur bougon et épris de justice se voit confié une enquête suite à la disparition d’Ada, une intelligence artificielle mise au point dans le plus grand secret par une des “licornes” de la fameuse vallée californienne. Pas de la grande écriture, mais un livre plaisant, souvent amusant, prétexte à une petite réflexion sur les menaces potentielles de l’intelligence artificielle.

Athènes vs Paris

“Ce n’est pas difficile de faire des rencontres à Athènes. Il y a une attente dans le regard des gens. Les conversations progressent rapidement. On dit en une heure des choses qu’on ne s’avoue à Paris qu’au bout de dix ans, de vingt ans, d’une vie. Il est normal que tout le monde se connaisse puisque les relations se nouent aussi facilement. J’ai parlé avec beaucoup de gens ces jours derniers. Nous avons échangé nos numéros de téléphone. On m’appelle souvent pour m’inviter à prendre un café, ou pour me demander ce que je compte faire le soir. Il arrive même qu’on frappe à ma porte. Rania m’a apporté une pioche qu’elle venait de voler sur un chantier.
– Tu en auras peut-être besoin si tu veux planter des fleurs dans ton jardin !
Elle est partie en courant, elle avait rendez-vous à l’aéroport avec un musicien américain. Elle chante les week-ends dans une boîte de l’île d’Égine. Je la connais très peu, je l’ai rencontrée dans un bar, nous avons pris un café à la maison. Il ne s’est rien passé entre nous et il ne se passera rien : elle a un mari et un amant.
(…)
Il n’y a pas beaucoup d’horloges dans les endroits publics à Athènes. Je crois que la société parisienne se fait une certaine idée de l’avenir et qu’elle travaille fiévreusement dans l’espoir de la réaliser. Les Athéniens préfèrent s’occuper du présent. Ils s’emploient à le façonner à leur guise. Ils vivent avec entrain, justement parce qu’ils n’attendent pas grand-chose de l’avenir. Le mot “progrès” leur inspire des commentaires mitigés, comme le mot “lendemain”. Il est difficile dans un pays aussi vieux, qui a vu passer tant de siècles, de croire encore à l’avenir. L’histoire grecque n’incite pas à faire des projets. Les gens rêvent donc du présent.”

Vassilis Alexakis, La langue maternelle, Fayard 1995.

Plat du jour

“Je me souviens aussi d’un café-restaurant de province, plus exactement des mots Plat du jour : Petit salé aux lentilles, écrits à la peinture blanche sur la devanture vitrée de l’établissement. Les soleil les projetait par terre, entre les pieds de la table qui se trouvait à côté de la mienne. À un moment, le serveur déplaça cette table, qui était vide, et l’inscription monta dessus, sur la nappe en papier. Pas toute l’inscription, à vrai dire : les quatre dernières lettres du mot lentilles restèrent par terre. Un peu plus tard, un homme vint s’asseoir à cette table. Les mots Plat du jour s’imprimèrent sur le dos de sa veste, qui était beige. C’était une fin de journée. Le soleil déclinait derrière les champs et les arbres. Je vis le plat du jour se projeter sur le mur du fond et grimper petit à petit vers le plafond. Puis on alluma les lumières, et il s’effaça. Je n’avais pas pris le plat du jour, je n’aimais pas beaucoup le petit salé aux lentilles.”

Vassilis Alexakis, Avant, Stock, 2006 (p. 41).

Un chien qui court dans un champ

W.G. Sebald, L'archéologue de la mémoire, Actes Sud 2009
W.G. Sebald, L’archéologue de la mémoire, Actes Sud 2009

“Personnellement, je n’ai jamais aimé faire les choses de façon systématique. Pas même ma recherche pour le doctorat qui n’a jamais été conduite dans le respect des critères de rigueur attendus : je me suis toujours laissé guider par le hasard. Et plus j’avançais, plus j’avais le sentiment qu’en réalité c’est la seule façon de trouver quoi que ce soit ; je dirais que c’est un peu comme un chien qui court dans un champ. Regardez un chien qui obéit à son flair, la façon dont il traverse un bout de terrain est absolument imprévisible. Mais, invariablement, il trouve ce qu’il cherche.”

W.G Sebald, L’archéologue de la mémoire : conversations avec W.G Sebald, Actes Sud 2009

Exil à Spanish Harlem

Raphaële Eschenbrenner, Exil à Spanish Harlem, Seuil 2014
Raphaële Eschenbrenner, Exil à Spanish Harlem, Seuil 2014

Un tout petit (128 pages) roman marrant, parfois un peu de guingois – comme le quotidien de la narratrice, jeune française exilée à New York dans le quartier peu reluisant de Spanish Harlem à la fin des années 80 -, mais attachant.
Elle fait des petits boulots qu’elle déteste, elle aime Spike, son petit copain punk, et traîne dans les clubs le soir. Ambiance Stranger than paradise :

“- Faut que je trouve un boulot. J’en ai marre de faire du temporaire. Je vais partir, peut-être…
– Où ça ?
– Je ne sais pas. Ailleurs. J’en ai marre de New York. Les filles sont insupportables.
– Comment ça, insupportables ?
– Il y a les filles du East Village, qui fument, le nez en l’air, en te regardant comme si tu n’avais pas l’air assez cool. Elles se mettent du fond de teint blanc, du rouge à lèvres foncé, et quand tu as la chance de pouvoir discuter avec elles, c’est comme si elles avaient déjà tout vu et tout entendu. Blasées à vingt ans.
– Il n’y a pas qu’elles.
– Il y a les filles de Brooklyn, avec leur cul moulé dans leurs jeans, leur crinière cimentée, leurs talons aiguilles, qui veulent seulement examiner tes biceps et la dope que tu as sur toi. Et puis il y a les filles du Middle West, qui essayent de rester saines en faisant du jogging et en bouffant macrobiotique. C’est désespérant, tu sais, elles n’ont rien dans le crâne, ces nanas.
– Il y a des filles normales aussi.
– Nan. Il n’y a pas de filles normales à New York. J’en ai marre de cette ville. Tout est trop cher. Les gens se comportent comme des bêtes. Mais je ne me laisserai pas faire. Je resterai le petit pois indigeste que le ventre de Manhattan n’avalera jamais.”

Raphaële Eschenbrenner, Exil à Spanish Harlem, Seuil 2014.