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Richard Brautigan

Coup de foudre pour L'avortement de Richard Brautigan : un de ces livres dans lesquels je me retrouve chez moi dès les premières pages.

Un livre doux-dingue, qui raconte l'histoire d'un bibliothécaire en charge de collecter tous les manuscrits refusés ailleurs que l'on vient lui confier, et de les enregistre dans le « Grand registre des auteurs & des matières de la bibliothèque ».

« Nous tenons ainsi les archives de tous les livres que nous recevons, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois. Tous sans exception, tous vont dans le registre.

Nous n'utilisons, pour classer nos livres, ni la classification décimale de Dewey, ni aucun système particulier d'indexation. Nous inscrivons simplement, au fur et à mesure de leur entrée, les ouvrages dans le Grand registre des auteurs & des matières de la bibliothèque, après quoi nous rendons le livre à son auteur qui est alors libre de le placer où il veut dans la bibliothèque, sur l'étagère où le cœur lui en dit.

L'emplacement des livres est sans importance aucune, car personne n'emprunte jamais de livres et personne ne vient jamais en lire sur place. Ce n'est pas ce genre de bibliothèque-là. C'est un autre genre de bibliothèque.

Richard Brautigan. L'avortement (traduction Georges Renard). Seuil, 2017, p. 20.

C'est donc une bibliothèque sans lecteurs, plutôt un lieu d'enregistrement d'histoires singulières qui n'ont trouvé leur place nulle part ailleurs :

Chaque texte trouve sa place ici, dans cette bibliothèque « née du poignant désir qu'il existât un tel établissement. » (p. 22).

Pour info, la Brautigan Library, construite sur ce même principe, existe en vrai au Clark County Historical Museum de Vancouver (Washington, USA), et elle rassemble près de 400 manuscrits non publiés !

Ce livre est aussi une histoire d'amour entre ce bibliothécaire (dont on ne connaît pas le nom) et Vida, une jeune femme embarrasée par sa spectaculaire beauté — le genre qui provoque des accidents de voitures sur son passage tellement ses courbes sont renversantes — et dont elle ne sait que faire.

« Ce n'est pas moi. Ce ne sont pas mes hanches. Ce n'est pas mon cul. Moi, je suis à l'intérieur, perdue au fin fond de tout ce fatras et ces ordures. Tu me vois ? Je suis là-dedans. Regarde bien à l'intérieur et tu me trouveras, monsieur le bibliothécaire. Je suis quelque part là-dedans. »

Richard Brautigan. L'avortement (traduction Georges Renard). Seuil, 2017, p. 65.

C'est une ôde à l'amour foutraque, aux murmures souterrains qui nous pétillent à l'intérieur.

« Puis, de part et d'autre de l'obscurité, nous avons chacun souri de ce que nous faisions.
Et nos sourires avaient beau rester invisibles dans le noir, nous savions qu'ils étaient là et cela nous réconfortait ainsi que, depuis des millénaires, les sourires réconfortent les gens qui ont des problèmes sur cette terre. »

Richard Brautigan. L'avortement (traduction Georges Renard). Seuil, 2017, p. 99.
<i>The Abortion: An Historical Romance 1966</i>, Simon & Schuster, 1971.The Abortion: An Historical Romance 1966. Simon & Schuster, 1971.
NB en bas de la couverture : This novel is about the romantic possibilities of a public library in California.

Bon, j'avoue qu'avec le temps, il y a aussi des choses qui me chiffonnent un peu chez Brautigan : parfois j'ai l'impression que les femmes sont un peu des objets dans son regard, ou en tout cas, une altérité absolue qu'il admire béatement. Mais peut-être n'est-ce pas seulement « les femmes » mais simplement le monde qu'il observe ainsi, à distance, à la fois amusé et déprimé ?

Impasse

I talked a good hello
but she talked an even
better good-bye.

Richard Brautigan. Il pleut en amour / Journal japonais. Points, 2017, p. 182.
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