nuage zéro

La conscience métisse

Daryush Shayegan

Trouvé par hasard en rangeant le rayon philo de la bibliothèque, intriguée par ce titre... Très intéressante réflexion sur la façon dont les cultures se mélangent et s'hybrident à travers le temps, la « modernité », les colonisations, la mondialisation et la numérisation de l'information.

couverture du livre La conscience métisse de Daryush Shayegan, blanche avec un dessin d'un paon dans le style des miniatures persanes

« La diversité culturelle doit éviter un piège majeur : celui de l'exclusivité et du ressentiment ; elle ne peut s'articuler qu'à l'intérieur d'une civilisation ouverte où les règles démocratiques sont respectées, où les rapports entre les êtres et les cultures qu'ils véhiculent sont non pas monologiques, comme pour la plupart des civilisations anciennes et traditionnelles, mais dialogiques. Mais le rapport dialogique n'est pas évident, tant s'en faut. »

Daryush Shayegan, La conscience métisse, Albin Michel, 2012, p.41

De l'inéluctabilité du métissage :

« Accepter la diversité culturelle ne veut point dire que nous avons affaire à des cultures “autonomes”, en dehors de l'interconnectivité qui nous relie tous dans une civilisation mondialisée. Cela veut dire que les cultures sont des continents de sensibilité particulière, des climats d'êtres qui, pour vivre et s'épanouir, se nourrissent du dialogue de l'homme avec lui-même, avec son âme, avec son passé immémorial ; que ce dialogue puise sa matière et ses arguments dans l'humus fécond de la zone d'hybridation où toutes les identités se croisent pour créer des configurations nouvelles : des identités multiples, frontalières et des métissages inouïs ; et qu'enfin cet état de choses annonce un phénomène nouveau : le bricolage, l'art combinatoire des relations multiples à tous les niveaux et le jeu des miroirs croisés.

Le jeu des miroirs croisés

Ce qui caractérise notre monde, avec ses incertitudes, ses confusions de toutes sortes, c'est l'état chaotique qu'il manifeste au point que personne ne sait plus àquel saint se vouer. On dirait que la boîte de Pandore s'est ouverte ou que tous les génies sont sortis de la lampe magique, des plus anciens aux plus récents. Mais pourquoi cette résurgence des voix oubliées et cette explosion archaïque de toutes les sensibilités refoulées ? La mémoire récapitulative a préparé de longue date cette ouverture qui était inscrite, comme je l'ai dit, dans la nature de notre civilisation planétaire. Nous sommes condamnés à enrichir sans cesse notre palette de connaissances, à élargir l'éventail de nos sensibilités, à puiser dans d'autres mémoires culturelles, à nous munir de clefs nouvelles. »

Daryush Shayegan, La conscience métisse, Albin Michel, 2012, p.43

Il utilise le terme d'idéologisation de la tradition pour décrire ce que d'autres nomment « radicalisation » - je ne sais pas si c'est juste, mais ça m'apporte un autre angle de vue sur ce phénomène, auquel je n'avais jamais pensé :

« Il y a déjà presque trente ans, j'évoquais l'idéologisation de la tradition, lorsque la religion se laisse embarquer dans l'aventure de la modernité dont elle ignore les conséquences catastrophiques et puis se trouve captive dans le piège de la “ruse de la raison”, comme dirait Hegel. Je n'ai rien à changer à cette analyse. Ignorant les règles et n'étant pas équipée pour affronter ce genre de défi, elle se laisse imprégner passivement par toutes les idées révolutionnaires qui flottaient dans l'air comme une idéologie diffuse, c'est-à-dire la vulgate marxiste, déformée par le léninisme et le stalinisme. Elle se bolchévisa à son insu et le resta. »

Daryush Shayegan, La conscience métisse, Albin Michel, 2012, p.51

Les traditions sont dépassées, les cultures sont vouées à s'hybrider, pour le pire comme pour le meilleur :

« Et cela parce que les vieilles traditions religieuses, surtout les monothéistes, n'arrivent plus à répondre aux besoins diversifiés et souvent indéterminés de l'homme moderne. Les structures fortes du sacré se sont dissoutes, nous vivons, comme dit le philosophe italien Gianni Vattimo, dans un monde d'ontologie faible. Les religions et les traditions classiques sont inaptes à satisfaire les identités plurielles des êtres qui sont devenus des migrants de la pensée nomade et qui passent d'une culture à l'autre avec l'aisance des funambules. Chacun est à sa façon un bricoleur capable d'aménager et de manipuler des idées et des croyances, personne ne se limite plus, à moins qu'il ne soit exceptionnellement traditionnel ou particulièrement fanatique, à une seule culture. »

Daryush Shayegan, La conscience métisse, Albin Michel, 2012, p.59
On peut lire également cet intéressante entretien qu'il donne en 2008 à Philosophie Magazine, et dans lequel il dit par exemple :

« (...) la religion, en prenant le pouvoir, change de nature : elle s’idéologise. Puisqu’elle n’est pas destinée et équipée pour une telle fonction, elle doit puiser des idées dans les idéologies politiques environnantes. C’est ainsi que l’infiltration des idées marxistes-léninistes a participé à la construction d’un islam agressif. Les tribunaux révolutionnaires, les milices, ces institutions qu’on a vues surgir en Iran, n’étaient pas du tout islamiques. La révolution et l’Islam appartiennent à des constellations différentes. Parler de révolution religieuse est en fait un oxymore ! Extraite de son orbite, la religion perd ses ailes et s’enlise dans l’histoire. Cette révolution a beaucoup influencé le monde islamique. L’idée d’un islam révolutionnaire, militant et radical, est devenue courante.

(...) Les islamistes radicaux ont dilapidé dans le casino ultramoderne de l’histoire l’immense capital spirituel de l’islam chiite, accumulé depuis des siècles. Du coup, il a perdu son essence. »

Daryush Shayegan, Philosophie Magazine, décembre 2008

Et cette belle anecdote de Rûmî :

« (...) un jour, un sultan organise un concours entre un groupe de peintres chinois et un groupe de peintres grecs. Les deux groupes sont dans deux pièces séparées par un simple rideau. Tandis que les Chinois demandent au sultan quantité de couleurs, les Grecs se contentent de polir le mur. Le jour de l’inauguration, le rideau tombe. L’œuvre peinte par les Chinois est merveilleusement belle… mais elle se réfléchit sur la paroi polie par des Grecs d’une façon encore plus radieuse ! Le reflet est parfois plus réel que la chose même. Rûmî conclut de cette histoire que les soufis sont pareils aux Grecs : quoique dépourvus de livres d’érudition, ils ont poli le miroir de leur cœur en le rendant apte à accueillir quantité d’images. Au-delà de la connotation mystique de cette anecdote, on peut dire qu’aujourd’hui l’homme ne voit plus le miroir, mais seulement les formes qui s’y reflètent. Et encore ces miroirs sont-ils brisés, déformant la réalité et les images. »

Daryush Shayegan, Philosophie Magazine, décembre 2008