nuage zéro

Bombay Baby

Sonia Faleiro

J'ai été si frappée par l'extraordinaire travail de la journaliste Sonia Faleiro dans son livre The Good Girls que j'ai éprouvé le besoin de continuer à la lire. J'ai donc enchaîné sur Bombay Baby, traduction (et couverture) racoleuse d'un ouvrage paru originellement en 2010 sous le titre Beautiful Thing.

Le livre Bombay Baby de Sonia Faleiro, posé sur une couverture en laine multicolore. Sur la couverture, une photo de femme en noir et blanc, dont les yeux sont cachés dans l'ombre, et le corps nu strié de fines rayures, ombres projetées par des persiennes. Le titre Bombay Baby au-dessus est écrit en rouge, dans une police typographique ornementale évoquant vaguement l'alphabet hindi.

Le titre original est plus proche de l'esprit qui imprègne ce sidérant voyage au pays des barwali ou danseuses de bars indiennes. Car il s'agit bien de retrouver la beauté au sein de vies autrement le plus souvent vouées dès l'enfance à la pire brutalité.

Sonia Faleiro retrace et partage la vie de la jeune, belle et incandescente Leela, qui a fui son village rural à 13 ans pour échapper à un père qui la vendait aux policiers du coin contre quelques roupies. Devenue bar dancer à Mumbai, l'adolescente s'y construit son univers, s'y achète une sorte de dignité, de pouvoir sur les hommes qui jettent tous les soirs des billets à ses pieds.

Et c'est toute la force de ce livre, plein d'amour et de tendresse envers Leela et toutes ces femmes prisonnières d'une société ultra-machiste, écrasées par le poids de la misère qui rend fou, qui déshumanise. Sonia Faleiro raconte à la fois l'horreur mais aussi la beauté qui malgré tout étincelle parfois, dans un regard, dans un geste, et l'espoir qui vacille dans cette lumière fragile.

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« Lorsque j'ai rencontré Leela, cela faisait six ans qu'elle avait quitté le domicile familial. Elle n'avait encore que dix-neuf ans. À la différence de beaucoup de filles de son âge à Mira Road — encore en train d'étudier ou encore chez leurs parents — Leela avait un travail, des factures à payer et des rapports sexuels. Son aisance dans l'environnement sexuellement chargé du dance bar me sidérait. Elle passait ses nuits entourée d'hommes, et pas n'importe lesquels, des hommes souvent souls et aux pulsions agressives. Je demandai un jour à Leela comment elle faisait. « Sinon ? »répliqua-t-elle en haussant les épaules.

Mais elle réfléchit à ma question et y fournit une réponse plus détaillée, pas ce soir-là cependant, ni le soir d'après, bien plus tard. « Quand tu regardes ma vie, il ne faut pas la comparer avec la tienne, mais avec celle de ma mère, de sa mère et de mes belles-sœurs, qui doivent demander la permission d'aller marcher dans la rue. Si ma mère parle à un homme qui n'est ni son fils, ni son frère, ni son cousin, elle va se prendre la main de mon père en pleine figure et sentir ses poings dans sa poitrine. Moi, tu m'as vue avec des hommes, si je n'ai pas envie de leur parler, je dis « barre-toi ! », et ils se barrent. Et si j'ai envie d'un cadeau ou de manger non-veg, je n'ai qu'à demander, on ne me pose pas de question. Toute vie a ses avantages. Je gagne de l'argent et l'argent me donne ce que ma mère n'a jamais eu, azaadi, la liberté. Et si pour l'avoir, il faut que je danse pour des hommes, c'est bon, je danserai pour des hommes. »

Sonia Faleiro, Bombay Baby, trad. de l'anglais par Éric Auzoux, Actes Sud, 2013, p.56-57

« Leela était enveloppée dans ce qui devait être une des chemises de nuit de Sajida apa. Avec ses genoux ramenés sur le ventre et ses yeux clos, sans maquillage pour dissimuler l'innocence de son visage, elle ressemblait à ce qu'elle était : une petite fille. Ses cheveux mouillés étalés sur l'oreiller avaient laissé des traces d'humidité, causée par des larmes aussi peut-être ? Pensant qu'elle dormait, je me suis assise avec précaution au bord du lit en attendant son réveil.
« Où avais-tu disparu ? murmura Leela. Pourquoi tu es partie ? »
Je restai bouche bée.
« Tu m'as rendue dingue. » C'est pas ça que tu allais dire ? rit-elle en ouvrant brusquement les yeux.
— J'étais si inquiète.

Sonia Faleiro, Bombay Baby, trad. de l'anglais par Éric Auzoux, Actes Sud, 2013, p.266-267