nuage zéro

The Good Girls

Sonia Faleiro

Après avoir lu Un dieu à soi et m'être dit qu'il fallait explorer le catalogue des éditions Marchialy, je suis tombée par hasard, un soir en rangeant à la bibliothèque, sur The Good Girls de Sonia Faleiro. Et je l'ai dévoré en quelques jours. La lecture d'un livre qui vous marque tient parfois à si peu de choses...

Car The Good Girls est un choc. Une plongée dans l'Inde rurale, sur la trace d'une tragédie : une nuit, deux adolescentes de 14 et 16 ans sont retrouvées pendues aux branches d'un manguier dans un village de l'Uttar Pradesh. Ce fait divers a eu lieu en 2014, et a secoué l'Inde entière. La journaliste Sonia Faleiro a passé quatre ans à interroger tous les protagonistes de ce drame, la famille des jeunes filles, les voisins, les policiers en charge de l'enquête, les politiciens qui en ont profité pour faire campagne...

À la manière de la série TV The Wire qui dresse un portrait de la ville de Baltimore et même des États-Unis en partant de vies singulières et d'une vision des différentes strates de pouvoirs entre les personnages, le travail méthodique de Sonia Faleiro dans The Good Girls nous laisse entrevoir ce que peut être vivre en Inde aujourd'hui. Et cela fait froid dans le dos, surtout quand on est une femme.

photo du livre The Good Girls de Sonia Faleiro avec sa couverture brune sur laquelle est dessinée une fleur de manguier, éditions Marchialy, 2022

Dans les parties les plus reculées du district, les informations importantes étaient encore annoncées par haut-parleur. Mais ici, à Katra, tous les hommes avaient un téléphone. Depuis le verger, ils partagèrent la nouvelle avec toutes les personnes auxquelles ils pouvaient penser. Ils prirent les filles en photo, firent des vidéos. Ces images transitèrent via Whatsapp et furent rapidement vues par d'autres villageois, jusqu'à des dizaines de kilomètres à la ronde. La saison des récoltes battait son plein, expliqua l'un d'eux, mais l'occasion de venir voir la mort en face était comme un naya tamasha, un spectacle inédit et divertissant.

La route vers Katra fut bientôt prise d'assaut par des charrettes, des motos et des tracteurs. Les agriculteurs venaient avec leurs femmes, elle-mêmes accompagnées de leurs enfants, et certains avaient même des armes sur eux. Tous avaient les yeux rivés sur les corps.

« Ladkiyan tangi! » Des filles pendues !

Les curieux vinrent se poster autour de l'arbre, juste derrière les membres de la famille Shakya. Les femmes étaient assises en tailleur à même le sol, le visage dissimulé par pudeur.

« Quand ils ne peuvent pas nous contrôler, ils nous tuent », protestaient-elles.

Sonia Faleiro, The Good Girls, trad. de l'anglais par Nathalie Peronny, Marchialy 2022, p. 117
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« Ce livre parle des femmes dans l'Inde d'aujourd'hui. Mais il parle aussi de la pauvreté. L'Inde est en pleine mutation : d'après certains, elle se modernise à toute vitesse. Pourtant, pour les pauvres, qui ont toujours le plus souffert, les choses n'ont pas tant changé. Dans les villages comme Katra, à quelques heures de route de la capitale nationale, les gens ont des téléphones portables, mais toujours pas de toilettes. Les femmes ont en partie accès à l'éducation, mais elles n'ont pas le droit de travailler. La crainte de l'ostracisme social et de la justice sauvage oblige les gens à renoncer à leurs droits. Ils se soutiennent, se serrent les coudes, mais personne n'est en mesure de suivre ses aspirations personnelles. »

Sonia Faleiro, The Good Girls, trad. de l'anglais par Nathalie Peronny, Marchialy 2022, p. 349