Délivrances

Toni Morrison, Délivrances, 10-18, 2016

Toni Morrison, Délivrances, 10-18, 2016

En quête de lecture par un jour de pluie en Bretagne, je suis tombée un peu par hasard sur ce roman de Toni Morrison chez le marchand de journaux du coin. Je n’avais jamais lu aucun de ses livres, je savais fort peu de choses d’elle (américaine, noire), mais j’ai voulu tenter l’expérience… Bien m’en a pris, car c’est un roman puissant, cinglant, plein de douleur, mais d’amour aussi.
C’est l’histoire de Lula Ann, rejetée par sa mulâtre de mère parce qu’elle a la peau trop noire, « noire comme la nuit, noire comme le Soudan ». En grandissant, la petite fille devient pourtant une sublime « panthère dans la neige », entièrement vêtue de blanc, qui désormais se fait appeler « Bride ». Elle a un super boulot, de l’argent, et provoque désormais le désir : « (…) ce n’était plus les regards légèrement dégoûtés que je m’attirais quand j’étais gosse. Ces regards-ci étaient emplis d’adoration, stupéfaits, mais affamés. » Mais un jour, son petit ami la quitte, et tous les fantômes de son passé ressurgissent…

Délivrances est une méditation sur la difficulté d’être noir, d’être femme, mais aussi d’être enfant (il est plusieurs fois question de pédophilie et de meurtres d’enfants), et d’être soi-même tout simplement (notamment à travers le portrait de Booker, le petit ami de Bride).

« Ce fut en troisième année que son léger cynisme se transforma en dépression. Les opinions de ses camarades commencèrent à le lasser et à le déranger en même temps, non seulement parce qu’elles étaient prévisibles, mais aussi parce qu’elles empêchaient les questionnements sérieux. Si ses efforts étaient indispensables pour perfectionner Wild Cat Blues à la trompette, aucune pensée nouvelle ni créative n’était requise dans une société d’étudiants non diplômés et aucune ne pénétrait le brouillard béni de la transgression juvénile. (…) À présent, le sarcasme agitait sa bannière triomphante et les petits rires se faisaient son serment ; à présent, la manipulation des professeurs devenait une affaire de routine. »

Je me demande si la traduction – de Christine Laferrière, fluide, agréable – rend bien le style de Morrison, couronné par un Prix Nobel en 1993 ? Je pense que je vais tenter de la lire en version originale.