Nuit

Edgar Hilsenrath, Nuit, Attila 2012
Edgar Hilsenrath, Nuit, Attila 2012

  “Le Dniestr offrait ce jour-là un spectacle idyllique. Au crépuscule l’eau prenait une couleur plus tendre, une couleur entre chien et loup, mélange de gris, de noir et de brun, étrangement indéfinie. Le fleuve paraissait aussi couler plus lentement, mais ce n’était qu’une illusion. À cette heure du couchant, il donnait l’impression de s’étendre à l’infini, comme s’il venait de nulle part et n’allait nulle part, telle une ombre glissante dans un paysage silencieux et rêveur.
  Deux cadavres flottaient paisiblement sur le fleuve : un homme et une femme. La femme voguait un peu à l’avant de l’homme. On eût dit un jeu amoureux. L’homme essayait sans cesse d’attraper la femme, sans jamais y parvenir. Un peu plus tard, la femme dériva légèrement sur le bord et fit risette à l’homme, qui lui rendit son sourire, puis la rattrapa. Son corps heurta le corps de la femme.
  Les deux cadavres se mirent alors à tourner en cercle ; ils se collèrent un moment l’un à l’autre, comme s’ils voulaient s’unir. Puis, réconciliés, ils reprirent leur dérive.
  Le crépuscule s’épaississait. Le vent rafraîchissait les deux corps, avec la même tendre que l’eau, les berges et les champs de maïs de l’autre côté, sur la rive roumaine.
  Encore un jour absurde qui touche à sa fin.”

Edgar Hilsenrath, Nuit, traduction de Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, Attila 2012.

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