Exil à Spanish Harlem

Raphaële Eschenbrenner, Exil à Spanish Harlem, Seuil 2014
Raphaële Eschenbrenner, Exil à Spanish Harlem, Seuil 2014

Un tout petit (128 pages) roman marrant, parfois un peu de guingois – comme le quotidien de la narratrice, jeune française exilée à New York dans le quartier peu reluisant de Spanish Harlem à la fin des années 80 -, mais attachant.
Elle fait des petits boulots qu’elle déteste, elle aime Spike, son petit copain punk, et traîne dans les clubs le soir. Ambiance Stranger than paradise :

« – Faut que je trouve un boulot. J’en ai marre de faire du temporaire. Je vais partir, peut-être…
– Où ça ?
– Je ne sais pas. Ailleurs. J’en ai marre de New York. Les filles sont insupportables.
– Comment ça, insupportables ?
– Il y a les filles du East Village, qui fument, le nez en l’air, en te regardant comme si tu n’avais pas l’air assez cool. Elles se mettent du fond de teint blanc, du rouge à lèvres foncé, et quand tu as la chance de pouvoir discuter avec elles, c’est comme si elles avaient déjà tout vu et tout entendu. Blasées à vingt ans.
– Il n’y a pas qu’elles.
– Il y a les filles de Brooklyn, avec leur cul moulé dans leurs jeans, leur crinière cimentée, leurs talons aiguilles, qui veulent seulement examiner tes biceps et la dope que tu as sur toi. Et puis il y a les filles du Middle West, qui essayent de rester saines en faisant du jogging et en bouffant macrobiotique. C’est désespérant, tu sais, elles n’ont rien dans le crâne, ces nanas.
– Il y a des filles normales aussi.
– Nan. Il n’y a pas de filles normales à New York. J’en ai marre de cette ville. Tout est trop cher. Les gens se comportent comme des bêtes. Mais je ne me laisserai pas faire. Je resterai le petit pois indigeste que le ventre de Manhattan n’avalera jamais. »

Raphaële Eschenbrenner, Exil à Spanish Harlem, Seuil 2014.

Novlangue

1984, George Orwell, Folio Gallimard Je n’avais jamais lu 1984 de George Orwell. Il parait que les ventes de ce classique de la SF, publié pour le première fois en 1949, ont augmenté de 9500% aux Etats-Unis, depuis l’investiture de Donald Trump et l’émergence du concept de « faits alternatifs » créé par son équipe, selon la maison d’édition Penguin !
Profitant de mes vacances, j’ai pu découvrir ce roman d’anticipation  (dans la belle traduction d’Amélie Audiberti) qui prévoit effectivement avec une précision surprenante une partie de ce dont sera fait la fin du XXe siècle et le XXIe siècle. Les télécrans, la surveillance de masse, la Police de la Pensée, le novlangue, le Ministère de l’Amour… Tout ces éléments du monde de 1984 semblent à peine exagérés par rapport à ce que nous vivons.
Et le roman n’apporte aucun espoir : il se termine par les longues séances de torture que subit Winston Smith pour l’amener à abjurer son humanité et adorer pleinement, aveuglément « Big Brother ». Je referme le livre en frissonnant.

« Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. »

George Orwell, 1984, Folio Gallimard

Trajectoires

Les barbares, Alessandro Baricco, Gallimard 2012
Les barbares : essai sur la mutation, Alessandro Baricco, Gallimard 2014

« Ce que Google enseigne, c’est qu’il y a aujourd’hui une quantité énorme d’humains pour qui, chaque jour, le savoir important est le savoir capable d’entrer en séquence avec tous les autres. Il n’y a quasiment pas d’autres critère de qualité ni même de vérité, car ils sont engloutis par ce principe unique : la densité du Sens est là où le savoir passe, où le savoir est en mouvement, tout le savoir sans exclusion. L’idée que comprendre et savoir signifie pénétrer en profondeur ce que nous étudions, jusqu’à en atteindre l’essence, est une belle idée qui est en train de mourir. Ce qui la remplace, c’est la conviction instinctive que l’essence des choses n’est pas un point mais une trajectoire, qu’elle n’est pas cachée en profondeur mais dispersée à la surface, qu’elle ne demeure pas à l’intérieur des choses mais se déroule hors d’elles, là où elles commencent réellement, c’est-à-dire partout. Dans un tel paysage, le geste de connaître doit s’apparenter à un parcours rapide de tout le savoir humain possible, en recomposant ces trajectoires éparses que nous appelons idées, faits ou personnes. »

Alessandro Baricco, Les barbares : essai sur la mutation (Gallimard, 2014)

Hors du commun

Ecologica, André Gorz, Galilée 2008
Ecologica, André Gorz, Galilée 2008

« Mais à partir de 1920 aux Etats-Unis et de 1948 en Europe occidentale, les besoins primaires offrent au capitalisme un marché trop étroit pour absorber le volume de marchandises qu’il est capable de produire. L’économie ne peut continuer de croître, les capitaux accumulés ne peuvent être valorisés et les profits ne peuvent être réinvestis que si la production du superflu l’emporte de plus en plus nettement sur la production du nécessaire. Le capitalisme a besoin de consommateurs dont les achats sont motivés de moins en moins par des besoins communs à tous et de plus en plus par des désirs individuels différenciés. Le capitalisme a besoin de produire un nouveau type de consommateur, un nouveau type d’individu : l’individu qui, par ses consommations, par ses achats, veut s’affranchir de la norme commune, se distinguer des autres et s’affirmer « hors du commun ».

André Gorz, Ecologica, Galilée, 2008