La septième fonction du langage, Laurent Binet

Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset 2015
Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset 2015

J’ai enfin pu mettre la main et me plonger dans ce bouquin qui m’intriguait depuis quelques mois. En attendant, j’avais tenté – sans succès – de lire  HHhH. Avec celui-ci, j’ai plongé tête baissée dans l’intrigue, tout dévoré en quelques jours. C’est brillant, drôle, ébouriffant. Un genre de polar réthorique. Binet réussit le tour de force de synthétiser en quelques lignes la pensée des barons du structuralisme (Foucault, Derrida, Searle, etc.), de les rendre accessibles et marrants. Au prix de quelques raccourcis peut-être (?), mais ça marche. Il y a par contre des invraisemblances dans l’enquête policière qui m’ont un peu gênée (pourquoi Simon et Bayard n’interrogent-ils pas Jakobson quand ils le reconnaissent ?), mais qui ne m’ont aucunement empêchée de bien m’amuser à la lecture de ces presque 500 pages.

« Je crois que je suis coincé dans un putain de roman.
What ?
– I think I’m trapped in a novel.« 
L’étudiant à qui il s’adresse se renverse en arrière, souffle vers le ciel la fumée de sa cigarette, regarde les étoiles filer dans l’éther, boit une gorgée de bière au goulot, s’appuie sur un coude, laisse planer un long silence sur la nuit américaine et dit : « Sounds cool, man. Enjoy the trip. »

Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset 2015.

Qu’est-ce que le contemporain ?

Giogio Agamben, Qu'est-ce que le contemporain ?, Payot & Rivages 2008
Giogio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Payot & Rivages 2008

« Percevoir dans l’obscurité du présent cette lumière qui cherche à nous rejoindre et ne le peut pas, c’est cela, être contemporains. C’est bien pourquoi les contemporains sont rares. C’est également pourquoi être contemporain est, avant tout, une affaire de courage : parce que cela signifie être capable non seulement de fixer le regard sur l’obscurité de l’époque, mais aussi de percevoir dans cette obscurité une lumière qui, dirigée vers nous, s’éloigne infiniment. Ou encore : être ponctuels à un rendez-vous qu’on ne peut que manquer.« 

Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Payot & Rivages, 2008.

Manifeste de John Doe

« La conséquence collective de ces échecs est l’érosion totale des standards déontologiques, menant en fin de compte à un nouveau système que nous appelons toujours capitalisme, mais qui se rapproche davantage d’un esclavage économique. Dans ce système – notre système – les esclaves n’ont aucune idée de leur propre statut ni de celui de leurs maîtres, qui évoluent dans un monde à part où les chaînes invisibles sont soigneusement dissimulées au milieu de pages et de pages de jargon juridique inaccessible.

L’ampleur terrifiante du tort que cela cause au monde devrait tous nous faire ouvrir les yeux. Mais qu’il faille attendre qu’un lanceur d’alerte tire la sonnette d’alarme est encore plus inquiétant. Cela montre que les contrôles démocratiques ont échoué, que l’effondrement est systémique, et qu’une violente instabilité nous guette au coin de la rue. L’heure est donc venue d’une action véritable, et cela commence par des questions. »

extrait du Manifeste de « John Doe », « La révolution sera numérique » (traduit de l’anglais par Jérémie Baruch et Maxime Vaudano)

Un dilemme fondamental et inévitable

« Tout mouvement d’opposition est pris dans un dilemme aussi fondamental qu’inévitable. S’il se tient à l’écart du discours dominant, il prend le risque d’être relégué à la marginalité et à l’insignifiance ; ses revendications seront inaudibles, son défi à l’ordre social affaibli et dévalorisé. Si, en revanche, il se soumet aux règles du jeu de la politique-spectacle afin d’y obtenir un strapontin – c’est-à-dire si ses dirigeants se comportent convenablement, si ses manifestations ne troublent pas l’ordre public, et si ses slogans restent circonscrits et raisonnables -, il se met en danger d’être assimilé au système politique hégémonique qu’il prétend contester ; il commence à faire partie du problème au lieu d’agir pour une solution. »

Todd Gitlin, The whole world is watching: mass media in the making and unmaking of the New Left, University of California Press, Berkeley, 1980 ; extrait traduit et paru dans Manière de Voir n°146 intitulé « Faire sauter le verrou médiatique » dont on peut voir ci-dessous l’excellente bande-annonce :