L’image nous regarde

Walter Crane, Narcissus bends over the brook, 1899 / source : NY public library digital collections
Walter Crane, Narcissus bends over the brook, 1899 / source : NY public library digital collections

“L’histoire de Narcisse nous parle de la violence d’un reflet qui tue. Ces mythes et ces légendes nous disent une même chose : l’image nous regarde et peut nous engloutir. Tous ces dispositifs de croyance et de fabrication sont fondés sur l’identification. Ne faire qu’un avec ce qu’on voit est mortel et ce qui sauve, c’est toujours la production d’un écart libérateur. Vivre, guérir, c’est s’écarter de toute fusion, et prendre le mal à son propre piège, celui de l’identification.

Marie José Mondzain, L’image peut-elle tuer ?, Bayard 2015.

La zone d’intérêt / Martin Amis

Martin Amis, La zone d'intérêt, Calmann Lévy 2015
Martin Amis, La zone d’intérêt, Calmann Lévy 2015

Cet extraordinaire roman de Martin Amis (le premier que je lis de lui) me hante depuis que je l’ai refermé. Puissant, drôle et ignoble, brutal et délicat à la fois. J’avais oublié ce que l’on m’avait appris à l’école de l’horreur concentrationnaire. Ce livre la fait renaître sous mes yeux, lui donne une chair et des mots, à peine voilés.

« Un matin, dans l’allée sur laquelle donne le jardin du Kommandant, je vois Frau Doll partir pour l’école avec ses filles. Elle regarde dans ma direction et me dit quelque chose d’assez extraordinaire . A l’entendre, j’ai un mouvement de recul comme si j’avais reçu de la fumée dans les yeux. Cinq minutes plus tard, courbé derrière le principal poste de garde, je verse mes premières larmes depuis Chełmno.
Elle m’a dit : « Guten Tag. »

Martin Amis, La zone d’intérêt, Calmann Lévy 2015

Contre l’innovation

“Des organisations entières parlent désormais de l’innovation comme d’une valeur souhaitable en soi, comme l’amour, la fraternité, le courage, la beauté, la dignité ou la responsabilité… Mais ce mot-clef qui vénère le changement se demande rarement à quelle fin, au bénéfice de qui ce changement souhaite se réaliser.”

Hubert Guillaud, Contre l’innovation : de l’invisible importance de la maintenance, internetactu 11.04.2016

C. Laplante, Rueda dentada de Savart, El mundo físico (1882)
C. Laplante, Rueda dentada de Savart, El mundo físico (1882)

Laissez Rembrandt tranquille

Il y a quelque chose d’à la fois désolant, pitoyable, et effrayant dans le projet Next Rembrandt : une analyse informatique détaillée des oeuvres du maître hollandais, saupoudrée d’une pincée de deep learning, donne lieu à cette croute imprimée en 3D, que l’on nous présente comme “le nouveau Rembrandt”.
Un cadre de Microsoft associé au projet nous annonce la bouche en cul de poule que “les données ont été beaucoup utilisées pour améliorer le business, mais on ne les a pas encore tellement utilisées pour toucher l’âme humaine.
On aurait préféré qu’il la laisse tranquille.

next rembrandt

Hackers, makers, encore un effort si vous voulez faire la révolution !

Evgeny Morozov, Le mirage numérique, 2015
Evgeny Morozov, Le mirage numérique, 2015

“Par son refus de parler des institutions et du changement politique, par son incapacité à penser la réforme du travail autrement qu’en termes de consommation et de bricolage, le mouvement Arts & Crafts s’est condamné lui-même. Aujourd’hui, ses descendants sont en train de connaître le même sort. Notre imagination technologique, à en juger par les catalogues comme Cool Tools, est à son zénith (jamais, au cours de l’histoire humaine, un si grand nombre de gens n’ont eu accès à des lunettes de WC à chauffage thermostatique). Mais notre imagination institutionnelle s’est figée, et, avec elle, le potentiel démocratisant des technologies radicales. Nous avons des ordinateurs personnels dans notre poche – quoi de plus décentralisé ?, mais nous avons renoncé au contrôle de nos données, stockées sur des serveurs centralisées, loin, bien loin de notre poche.”

Evgeny Morozov, Le mirage numérique, Les prairies ordinaires, 2015.

Sur l’économie du partage

Evgeny Morozov, Le mirage numérique, 2015
Evgeny Morozov, Le mirage numérique, 2015

“Nos biens les plus précieux peuvent revenir dans la sphère de la circulation marchande sans que l’on n’ait guère d’effort à fournir. Inutile de se déplacer, le marché viendra nous trouver dans le confort de notre foyer et nous faire une offre que l’on ne pourra pas refuser. Le rapide essor de l’économie du partage peut donc s’expliquer par le fait que le capitalisme a trouvé le moyen technologique de transformer toute marchandise achetée, donc retirée du marché , toute marchandise ainsi devenue, « capital mort », en un objet qui se loue, et qui, par conséquent, ne quitte jamais la sphère marchande.(…)

Il est incontestable que l’économie du partage peut rendre plus tolérable les conséquences de la crise financière. Mais atténuer les conséquences, ce n’est nullement remédier aux causes. Grâce aux progrès de la technologie de l’information, qui permet surtout de répartir plus efficacement les ressources existantes, certains d’entre nous peuvent s’en sortir avec moins de moyens. Il n’y a là aucune raison de se réjouir. C’est comme si l’on distribuait des bouchons d’oreille à tout le monde pour bloquer le bruit insupportable de la rue sans s’attaquer aux causes même du bruit.”

Evgeny Morozov, Le mirage numérique, Les prairies ordinaires, 2015.