Plat du jour

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« Je me souviens aussi d’un café-restaurant de province, plus exactement des mots Plat du jour : Petit salé aux lentilles, écrits à la peinture blanche sur la devanture vitrée de l’établissement. Les soleil les projetait par terre, entre les pieds de la table qui se trouvait à côté de la mienne. À un moment, le serveur déplaça cette table, qui était vide, et l’inscription monta dessus, sur la nappe en papier. Pas toute l’inscription, à vrai dire : les quatre dernières lettres du mot lentilles restèrent par terre. Un peu plus tard, un homme vint s’asseoir à cette table. Les mots Plat du jour s’imprimèrent sur le dos de sa veste, qui était beige. C’était une fin de journée. Le soleil déclinait derrière les champs et les arbres. Je vis le plat du jour se projeter sur le mur du fond et grimper petit à petit vers le plafond. Puis on alluma les lumières, et il s’effaça. Je n’avais pas pris le plat du jour, je n’aimais pas beaucoup le petit salé aux lentilles. »

Vassilis Alexakis, Avant, Stock, 2006 (p. 41).

Labyrinthe

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Toni Pecoraro, Labyrinth 16 (1999) - licence CC-BY-SA

Toni Pecoraro, Labyrinth 16 (eau-forte, 1999) – licence CC-BY-SA

Je tourne en rond dans un petit labyrinthe
Par ci, par là, toute lumière éteinte
Je suis une petite musique qui tournicote
Qui virevolte et qui tricote
Des neurones embrumés
Une cervelle fricassée
Dans la pénombre
Je m’embrouille et je bafouille
Ma confusion fait des bouillons

Un chien qui court dans un champ

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W.G. Sebald, L'archéologue de la mémoire, Actes Sud 2009

W.G. Sebald, L’archéologue de la mémoire, Actes Sud 2009

« Personnellement, je n’ai jamais aimé faire les choses de façon systématique. Pas même ma recherche pour le doctorat qui n’a jamais été conduite dans le respect des critères de rigueur attendus : je me suis toujours laissé guider par le hasard. Et plus j’avançais, plus j’avais le sentiment qu’en réalité c’est la seule façon de trouver quoi que ce soit ; je dirais que c’est un peu comme un chien qui court dans un champ. Regardez un chien qui obéit à son flair, la façon dont il traverse un bout de terrain est absolument imprévisible. Mais, invariablement, il trouve ce qu’il cherche. »

W.G Sebald, L’archéologue de la mémoire : conversations avec W.G Sebald, Actes Sud 2009

Exil à Spanish Harlem

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Raphaële Eschenbrenner, Exil à Spanish Harlem, Seuil 2014

Raphaële Eschenbrenner, Exil à Spanish Harlem, Seuil 2014

Un tout petit (128 pages) roman marrant, parfois un peu de guingois – comme le quotidien de la narratrice, jeune française exilée à New York dans le quartier peu reluisant de Spanish Harlem à la fin des années 80 -, mais attachant.
Elle fait des petits boulots qu’elle déteste, elle aime Spike, son petit copain punk, et traîne dans les clubs le soir. Ambiance Stranger than paradise :

« – Faut que je trouve un boulot. J’en ai marre de faire du temporaire. Je vais partir, peut-être…
– Où ça ?
– Je ne sais pas. Ailleurs. J’en ai marre de New York. Les filles sont insupportables.
– Comment ça, insupportables ?
– Il y a les filles du East Village, qui fument, le nez en l’air, en te regardant comme si tu n’avais pas l’air assez cool. Elles se mettent du fond de teint blanc, du rouge à lèvres foncé, et quand tu as la chance de pouvoir discuter avec elles, c’est comme si elles avaient déjà tout vu et tout entendu. Blasées à vingt ans.
– Il n’y a pas qu’elles.
– Il y a les filles de Brooklyn, avec leur cul moulé dans leurs jeans, leur crinière cimentée, leurs talons aiguilles, qui veulent seulement examiner tes biceps et la dope que tu as sur toi. Et puis il y a les filles du Middle West, qui essayent de rester saines en faisant du jogging et en bouffant macrobiotique. C’est désespérant, tu sais, elles n’ont rien dans le crâne, ces nanas.
– Il y a des filles normales aussi.
– Nan. Il n’y a pas de filles normales à New York. J’en ai marre de cette ville. Tout est trop cher. Les gens se comportent comme des bêtes. Mais je ne me laisserai pas faire. Je resterai le petit pois indigeste que le ventre de Manhattan n’avalera jamais. »

Raphaële Eschenbrenner, Exil à Spanish Harlem, Seuil 2014.

Novlangue

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1984, George Orwell, Folio Gallimard Je n’avais jamais lu 1984 de George Orwell. Il parait que les ventes de ce classique de la SF, publié pour le première fois en 1949, ont augmenté de 9500% aux Etats-Unis, depuis l’investiture de Donald Trump et l’émergence du concept de « faits alternatifs » créé par son équipe, selon la maison d’édition Penguin !
Profitant de mes vacances, j’ai pu découvrir ce roman d’anticipation  (dans la belle traduction d’Amélie Audiberti) qui prévoit effectivement avec une précision surprenante une partie de ce dont sera fait la fin du XXe siècle et le XXIe siècle. Les télécrans, la surveillance de masse, la Police de la Pensée, le novlangue, le Ministère de l’Amour… Tout ces éléments du monde de 1984 semblent à peine exagérés par rapport à ce que nous vivons.
Et le roman n’apporte aucun espoir : il se termine par les longues séances de torture que subit Winston Smith pour l’amener à abjurer son humanité et adorer pleinement, aveuglément « Big Brother ». Je referme le livre en frissonnant.

« Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. »

George Orwell, 1984, Folio Gallimard