« Quand Virginie Latour commence à travailler pour Akira Kumo, elle n’a bien évidemment, de toute sa vie, jamais pensé aux nuages. D’une façon plus générale, comme tout le monde, elle n’a presque jamais pensé ; ou alors juste un peu, en classe de terminale, le vendredi matin, à seule fin de rédiger des dissertations de philosophie. Mais, contrairement à beaucoup de ses camarades, Virginie Latour a aimé penser, même au lycée ; elle a aimé cet exercice patient, laborieux, désertique et peuplé. Après les études, tout s’est passé très vite, il y a eu les transports en commun, les courses et le ménage, le travail salarié. Ça a été fini parce que la pensée et un travail, parce qu’il faut des conditions spéciales pour penser : un peu de silence, un peu de temps, un peu de régularité, un peu de talent aussi. Il faut s’entraîner et certainement on pourrait, en théorie du moins, penser n’importe où, penser en faisant ses courses, par exemple, penser en poussant son chariot vers les caisses. Mais il y a la musique, mais il y a les lumières trop blanches, mais il y a les variations de température entre le secteur des vêtements et celui des armoire frigorifiques, qui donnent des maux de tête. Et pourtant Virginie s’était juré de faire attention : elle avait tellement craint, quand elle avait commencé à travailler pour de bon, de ne plus penser du tout, qu’elle avait décidé de réserver chaque semaine une demi-heure, assise dans une pièce bien chauffée, sur son canapé, rien qu’à penser. Et naturellement, chaque fois, il s’était passé ce qui devait se passer : elle s’était assoupie. »

Stéphane Audeguy, La théorie des nuages (Gallimard, 2005)

John Constable, Clouds, 1822
John Constable, Clouds, 1822

Les objets neufs

« D’une manière générale, il aimait les choses qui ont vécu, vêtements, films, livres. Les vieux objets ont résisté ; ils portent en eux une expérience de la vie. Les objets neufs ne sont pas pubères ; ils ne comprennent rien à notre solitude. »

Martin Page, Peut-être une histoire d’amour, Éditions de l’Olivier, 2008

Nuit

Edgar Hilsenrath, Nuit, Attila 2012
Edgar Hilsenrath, Nuit, Attila 2012

  « Le Dniestr offrait ce jour-là un spectacle idyllique. Au crépuscule l’eau prenait une couleur plus tendre, une couleur entre chien et loup, mélange de gris, de noir et de brun, étrangement indéfinie. Le fleuve paraissait aussi couler plus lentement, mais ce n’était qu’une illusion. À cette heure du couchant, il donnait l’impression de s’étendre à l’infini, comme s’il venait de nulle part et n’allait nulle part, telle une ombre glissante dans un paysage silencieux et rêveur.
  Deux cadavres flottaient paisiblement sur le fleuve : un homme et une femme. La femme voguait un peu à l’avant de l’homme. On eût dit un jeu amoureux. L’homme essayait sans cesse d’attraper la femme, sans jamais y parvenir. Un peu plus tard, la femme dériva légèrement sur le bord et fit risette à l’homme, qui lui rendit son sourire, puis la rattrapa. Son corps heurta le corps de la femme.
  Les deux cadavres se mirent alors à tourner en cercle ; ils se collèrent un moment l’un à l’autre, comme s’ils voulaient s’unir. Puis, réconciliés, ils reprirent leur dérive.
  Le crépuscule s’épaississait. Le vent rafraîchissait les deux corps, avec la même tendre que l’eau, les berges et les champs de maïs de l’autre côté, sur la rive roumaine.
  Encore un jour absurde qui touche à sa fin. »

Edgar Hilsenrath, Nuit, traduction de Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, Attila 2012.

Lectures d’été

Dans ma valise cet été…

James Salter - Et rien d'autre - ed. de l'Olivier, 2014
James Salter – Et rien d’autre – ed. de l’Olivier, 2014

James Salter, Et rien d’autre
C’est le premier livre de James Salter que je lis… et sans doute le dernier ! Ridiculement machiste, autocomplaisant, prétentieux, bourré de clichés risibles. J’aurais dû le deviner rien qu’à la couverture, mais je ne l’avais pas vue avant de lire le livre, la faute au format epub !
Un gros navet surévalué, et rien d’autre.

Patrick Modiano, L'herbe des nuits, Gallimard 2012
Patrick Modiano, L’herbe des nuits, Gallimard 2012

Patrick Modiano, L’herbe des nuits
Pas un polar, mais presque. Enquête / balade / rêverie dans le sud de Paris, plus précisément autour de Montparnasse (chez moi !). Un homme se souvient d’une femme aimée qui a mystérieusement disparu depuis des années, de leurs promenades à travers la ville, des personnages louches qu’elle fréquentait… Un livre mélancolique, élégant. Tellement évanescent que je ne sais pas trop ce qu’il peut me rester de sa lecture.

Antoine Bello, Ada, Gallimard 2016
Antoine Bello, Ada, Gallimard 2016

Antoine Bello, Ada
Un polar cette fois, dans la Silicon Valley. Un vieil inspecteur bougon et épris de justice se voit confié une enquête suite à la disparition d’Ada, une intelligence artificielle mise au point dans le plus grand secret par une des « licornes » de la fameuse vallée californienne. Pas de la grande écriture, mais un livre plaisant, souvent amusant, prétexte à une petite réflexion sur les menaces potentielles de l’intelligence artificielle.

Athènes vs Paris

« Ce n’est pas difficile de faire des rencontres à Athènes. Il y a une attente dans le regard des gens. Les conversations progressent rapidement. On dit en une heure des choses qu’on ne s’avoue à Paris qu’au bout de dix ans, de vingt ans, d’une vie. Il est normal que tout le monde se connaisse puisque les relations se nouent aussi facilement. J’ai parlé avec beaucoup de gens ces jours derniers. Nous avons échangé nos numéros de téléphone. On m’appelle souvent pour m’inviter à prendre un café, ou pour me demander ce que je compte faire le soir. Il arrive même qu’on frappe à ma porte. Rania m’a apporté une pioche qu’elle venait de voler sur un chantier.
– Tu en auras peut-être besoin si tu veux planter des fleurs dans ton jardin !
Elle est partie en courant, elle avait rendez-vous à l’aéroport avec un musicien américain. Elle chante les week-ends dans une boîte de l’île d’Égine. Je la connais très peu, je l’ai rencontrée dans un bar, nous avons pris un café à la maison. Il ne s’est rien passé entre nous et il ne se passera rien : elle a un mari et un amant.
(…)
Il n’y a pas beaucoup d’horloges dans les endroits publics à Athènes. Je crois que la société parisienne se fait une certaine idée de l’avenir et qu’elle travaille fiévreusement dans l’espoir de la réaliser. Les Athéniens préfèrent s’occuper du présent. Ils s’emploient à le façonner à leur guise. Ils vivent avec entrain, justement parce qu’ils n’attendent pas grand-chose de l’avenir. Le mot « progrès » leur inspire des commentaires mitigés, comme le mot « lendemain ». Il est difficile dans un pays aussi vieux, qui a vu passer tant de siècles, de croire encore à l’avenir. L’histoire grecque n’incite pas à faire des projets. Les gens rêvent donc du présent. »

Vassilis Alexakis, La langue maternelle, Fayard 1995.

Feu calme

Bill Evans, New Jazz Conceptions, Riverside Records, 1956
Bill Evans, New Jazz Conceptions, Riverside Records, 1956

« Dès le départ – le vrai départ : son passage chez Miles Davis, Kind of Blue et Peace Piece dans son deuxième album Riverside -, il parlait de la beauté comme d’une chose qui n’est plus là. Comme d’une chose qui a été perdue et ne revient qu’en rêve, sous une forme spectrale, errant dans le brouillard. Mais cette forme n’est pas sa musique : c’est ce que sa musique a poursuivi sans trêve, à tâtons très souvent, quelquefois à bride abattue. Si bien que la brumisation posthume de Bill Evans, n’en déplaise à ses dévots qui la pratiquent avec ferveur, confine à l’entreprise sacrilège. Pour lui, il s’agissait de se rassembler, de se mettre en boule, de faire le hérisson et, la tête dans le clavier, de regarder en face la brume et ses fantômes. »

Alain Gerber, Bill Evans, Fayard 2001.