Athènes vs Paris

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« Ce n’est pas difficile de faire des rencontres à Athènes. Il y a une attente dans le regard des gens. Les conversations progressent rapidement. On dit en une heure des choses qu’on ne s’avoue à Paris qu’au bout de dix ans, de vingt ans, d’une vie. Il est normal que tout le monde se connaisse puisque les relations se nouent aussi facilement. J’ai parlé avec beaucoup de gens ces jours derniers. Nous avons échangé nos numéros de téléphone. On m’appelle souvent pour m’inviter à prendre un café, ou pour me demander ce que je compte faire le soir. Il arrive même qu’on frappe à ma porte. Rania m’a apporté une pioche qu’elle venait de voler sur un chantier.
– Tu en auras peut-être besoin si tu veux planter des fleurs dans ton jardin !
Elle est partie en courant, elle avait rendez-vous à l’aéroport avec un musicien américain. Elle chante les week-ends dans une boîte de l’île d’Égine. Je la connais très peu, je l’ai rencontrée dans un bar, nous avons pris un café à la maison. Il ne s’est rien passé entre nous et il ne se passera rien : elle a un mari et un amant.
(…)
Il n’y a pas beaucoup d’horloges dans les endroits publics à Athènes. Je crois que la société parisienne se fait une certaine idée de l’avenir et qu’elle travaille fiévreusement dans l’espoir de la réaliser. Les Athéniens préfèrent s’occuper du présent. Ils s’emploient à le façonner à leur guise. Ils vivent avec entrain, justement parce qu’ils n’attendent pas grand-chose de l’avenir. Le mot « progrès » leur inspire des commentaires mitigés, comme le mot « lendemain ». Il est difficile dans un pays aussi vieux, qui a vu passer tant de siècles, de croire encore à l’avenir. L’histoire grecque n’incite pas à faire des projets. Les gens rêvent donc du présent. »

Vassilis Alexakis, La langue maternelle, Fayard 1995.

Feu calme

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Bill Evans, New Jazz Conceptions, Riverside Records, 1956

Bill Evans, New Jazz Conceptions, Riverside Records, 1956

« Dès le départ – le vrai départ : son passage chez Miles Davis, Kind of Blue et Peace Piece dans son deuxième album Riverside -, il parlait de la beauté comme d’une chose qui n’est plus là. Comme d’une chose qui a été perdue et ne revient qu’en rêve, sous une forme spectrale, errant dans le brouillard. Mais cette forme n’est pas sa musique : c’est ce que sa musique a poursuivi sans trêve, à tâtons très souvent, quelquefois à bride abattue. Si bien que la brumisation posthume de Bill Evans, n’en déplaise à ses dévots qui la pratiquent avec ferveur, confine à l’entreprise sacrilège. Pour lui, il s’agissait de se rassembler, de se mettre en boule, de faire le hérisson et, la tête dans le clavier, de regarder en face la brume et ses fantômes. »

Alain Gerber, Bill Evans, Fayard 2001.

Plat du jour

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« Je me souviens aussi d’un café-restaurant de province, plus exactement des mots Plat du jour : Petit salé aux lentilles, écrits à la peinture blanche sur la devanture vitrée de l’établissement. Les soleil les projetait par terre, entre les pieds de la table qui se trouvait à côté de la mienne. À un moment, le serveur déplaça cette table, qui était vide, et l’inscription monta dessus, sur la nappe en papier. Pas toute l’inscription, à vrai dire : les quatre dernières lettres du mot lentilles restèrent par terre. Un peu plus tard, un homme vint s’asseoir à cette table. Les mots Plat du jour s’imprimèrent sur le dos de sa veste, qui était beige. C’était une fin de journée. Le soleil déclinait derrière les champs et les arbres. Je vis le plat du jour se projeter sur le mur du fond et grimper petit à petit vers le plafond. Puis on alluma les lumières, et il s’effaça. Je n’avais pas pris le plat du jour, je n’aimais pas beaucoup le petit salé aux lentilles. »

Vassilis Alexakis, Avant, Stock, 2006 (p. 41).

Labyrinthe

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Toni Pecoraro, Labyrinth 16 (1999) - licence CC-BY-SA

Toni Pecoraro, Labyrinth 16 (eau-forte, 1999) – licence CC-BY-SA

Je tourne en rond dans un petit labyrinthe
Par ci, par là, toute lumière éteinte
Je suis une petite musique qui tournicote
Qui virevolte et qui tricote
Des neurones embrumés
Une cervelle fricassée
Dans la pénombre
Je m’embrouille et je bafouille
Ma confusion fait des bouillons