Pour une écologie de l'attention, Yves Citton (Seuil, 2014)

Pour une écologie de l’attention / Yves Citton

Pour une écologie de l'attention, Yves Citton (Seuil, 2014)
Pour une écologie de l’attention, Yves Citton (Seuil, 2014)

« Savoir choisir ses aliénations et ses envoûtements, savoir construire des vacuoles de silence capables de nous protéger de la communication incessante qui nous surcharge d’informations écrasantes, savoir habiter l’intermittence entre hyper-focalisation et hypo-focalisation – voilà ce que les expériences esthétiques (musicales, cinéphiliques, théâtrales, littéraires ou vidéoludique) peuvent nous aider à faire de notre attention, puisque l’attention est tout autant quelque chose que l’on fait (par soi-même) que quelque chose que l’on prête (à autrui). »

Yves Citton, Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014)

Théorème vivant, Cédric Villani, Grasset 2012

Théorème vivant / Cédric Villani

Théorème vivant, Cédric Villani, Grasset 2012
Théorème vivant, Cédric Villani, Grasset 2012

Plaisante lecture d’été que ce récit du mathématicien Cédric Villani à propos du lent et complexe cheminement pour construire un théorème, qui lui vaudra la médaille Fields en 2010.
Les contrées mathématiques dans lesquelles vogue cet esprit brillant me sont tout à fait inaccessibles, et je saute allégrement tous les passages trop techniques, couverts de formules mathématiques. Mais il raconte avec une grande fraîcheur le quotidien du chercheur, les doutes, les avancées, les trouvailles, et derrière en filigrane, sa famille, et le fascinant milieu scientifique international dans lequel il gravite.

« Et puis le reste de la matinée, et puis le bon repas, et puis mon cerveau a commencé à s’embrumer, quand est venu le temps de remettre le compteur à zéro, le temps de la pause éclair, celle que j’appelle le reboot, la remise en marche de l’ordinateur, on efface la mémoire et on repart.
Dans mes oreilles ça bourdonne, les enfants parlent et reparlent et tout tourne en rond. Mon visage contracté se détend, le bourdonnement s’intensifie, des fragments de phrases voltigent, certains plus fort que d’autres, des voix et chansons, le repas revient, une cuillère oubliée, une procédure d’accueil, un lac non gelé, un buste dans ma bibliothèque, 3n + 1, 3n + 2, 3n + 3, le parquet et les ombres et tu as oublié un petit enfant et…
Une brusque petite secousse dans mes membres, les ombres s’écartent et ma conscience redevient claire. »

Où va la colère ?

« Voilà, en tout cas, de quoi nous prévenir que les mots « soulèvement », « insurrection » ou révolte » ne sauraient d’aucune façon donner des clefs – tels des mots magiques – pour tout ce qui touche aux désirs d’émancipation et, en général, à la constitution du champ politique. Nous sommes, là-dessus, bien loin du compte (la modestie sera donc de mise). »

Georges Didi-Huberman, Où va donc la colère ?, Le Monde Diplomatique, mai 2016

Brexit

Satirical map of Europe, 1914 - source: Library of Congress
Satirical map of Europe, 1914 – source: Library of Congress

L’hystérie autour du « Brexit » me laisse très perplexe.
Il y a beaucoup d’excellentes raisons de vouloir quitter l’Union Européenne telle qu’elle nous est imposée depuis des décennies et qui n’a quasiment rien de l’utopie de solidarité et d’amitié internationale entre les peuples qu’elle aurait dû être.
Il semble hélas que le Royaume Uni ait voté en faveur du Brexit pour de mauvaises raisons (xénophobie, peur, repli nationaliste).
Faut-il pour autant adopter cette posture catastrophiste en une des quotidiens (surtout Le Monde) ? Il y a comme un désir malsain et souterrain des médias de masse que cette catastrophe arrive réellement. Relire à ce sujet le passionnant livre de Christian Salmon « La cérémonie cannibale » qui montre bien comme la fuite en avant dans le spectaculaire est un schéma de plus en plus puissant dans le monde politique et journalistique.
Et pourtant, si les forces positives savaient se coordonner, se mettre ensemble, ce pourrait être le moment de quitter un capitalisme de plus en plus hors de contrôle, et de tout réinventer.

Capitalisme esthétique

Olivier Assouly, Le capitalisme esthétique
Olivier Assouly, Le capitalisme esthétique

« Au sein du capitalisme esthétique, chaque individu devient le sujet de sa jouissance, à lui-même son esclave, selon la même raison qui l’a motivé à se libérer. De surcroît, ce modèle conduit à la primauté de la jouissance sur les rapports de classe. Il se dégage des types classiques de domination où une classe domine l’autre, car il doit moins à la tyrannie d’une classe dominante qu’à soi-même. C’est une mutation majeure que le passage d’une organisation sociale du refoulement à une économie régentée par la jouissance – au point de jouir de ce dont on n’a pas nécessairement le désir. (…) Les liens entre le capitalisme et les individus sont devenus si solidaires qu’on assisterait à une intériorisation du modèle du marché. Il existe un lien ténu entre une économie débridée et une sensibilité qui se croit libérée de toute dette, s’imaginant faire table rase de son passé ou de toute forme d’inhibition. Le processus d’expansion économique a besoin de voir se rompre les inhibitions, les pudeurs, les barrières morales, les interdits, afin de créer des populations de consommateurs plus avides de jouissance. »

Olivier Assouly, Le capitalisme esthétique : essai sur l’industrialisation du goût, Cerf 2008

Georges Perec : Penser / classer

Georges Perec, Penser / classer« Mon problème, avec les classements, c’est qu’ils ne durent pas ; à peine ai-je fini de mettre de l’ordre que cet ordre est déjà caduc.
Comme tout le monde, je suppose, je suis pris parfois de frénésie de rangement ; l’abondance des choses, la quasi-impossibilité de les distribuer selon des critères satisfaisants font que je n’en viens jamais à bout, que je m’arrête à des rangements provisoires et flous, à peine plus efficaces que l’anarchie initiale.
(…) Bref, je me débrouille. »

Georges Perec, Penser / classer, Seuil 2003.

La septième fonction du langage, Laurent Binet

Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset 2015
Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset 2015

J’ai enfin pu mettre la main et me plonger dans ce bouquin qui m’intriguait depuis quelques mois. En attendant, j’avais tenté – sans succès – de lire  HHhH. Avec celui-ci, j’ai plongé tête baissée dans l’intrigue, tout dévoré en quelques jours. C’est brillant, drôle, ébouriffant. Un genre de polar réthorique. Binet réussit le tour de force de synthétiser en quelques lignes la pensée des barons du structuralisme (Foucault, Derrida, Searle, etc.), de les rendre accessibles et marrants. Au prix de quelques raccourcis peut-être (?), mais ça marche. Il y a par contre des invraisemblances dans l’enquête policière qui m’ont un peu gênée (pourquoi Simon et Bayard n’interrogent-ils pas Jakobson quand ils le reconnaissent ?), mais qui ne m’ont aucunement empêchée de bien m’amuser à la lecture de ces presque 500 pages.

« Je crois que je suis coincé dans un putain de roman.
What ?
– I think I’m trapped in a novel.« 
L’étudiant à qui il s’adresse se renverse en arrière, souffle vers le ciel la fumée de sa cigarette, regarde les étoiles filer dans l’éther, boit une gorgée de bière au goulot, s’appuie sur un coude, laisse planer un long silence sur la nuit américaine et dit : « Sounds cool, man. Enjoy the trip. »

Laurent Binet, La septième fonction du langage, Grasset 2015.

Qu’est-ce que le contemporain ?

Giogio Agamben, Qu'est-ce que le contemporain ?, Payot & Rivages 2008
Giogio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Payot & Rivages 2008

« Percevoir dans l’obscurité du présent cette lumière qui cherche à nous rejoindre et ne le peut pas, c’est cela, être contemporains. C’est bien pourquoi les contemporains sont rares. C’est également pourquoi être contemporain est, avant tout, une affaire de courage : parce que cela signifie être capable non seulement de fixer le regard sur l’obscurité de l’époque, mais aussi de percevoir dans cette obscurité une lumière qui, dirigée vers nous, s’éloigne infiniment. Ou encore : être ponctuels à un rendez-vous qu’on ne peut que manquer.« 

Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Payot & Rivages, 2008.