Le retour au pays de Jossel Wassermann / Edgar Hilsenrath

Edgar Hilsenrath, Le retour au pays de Jossel Wassermann, Le Tripode, 2016

Edgar Hilsenrath, Le retour au pays de Jossel Wassermann, Le Tripode, 2016

Et le vent, dehors, le vent chuchota quelque chose à l’oreille du rabbin. Et le rabbin hocha la tête et dit : « Oui, tu as parfaitement raison. Les goys sont stupides. En ce moment ils pillent nos maisons. Et ils creusent le sol de nos jardins. Et ils croient que nous avons laissé là-bas tout ce que nous possédions. Et ils rient dans leur barbe. Mais ils ne savent pas que nous avons emporté le meilleur. »
« Et c’est quoi le meilleur ? » demanda le vent.
Et le rabbin dit : « Notre histoire. Elle, nous l’avons emportée avec nous. »

Edgar Hilsenrath, Le retour au pays de Jossel Wassermann, Le Tripode, 2016

 

Shizengaku

Imanishi Kinji

Imanishi Kinji

« (…) la coopération était pour Imanishi le moteur de l’évolution, et il rejetait l’idée que la compétition intraspécifique et la lutte interspécifique étaient au fondement de la sélection naturelle. Imanishi soulignait ainsi l’existence de liens et d’interactions harmonieuses entre les êtres vivants, mais il insistait surtout sur le fait que, selon lui, les unités écologiques les plus importantes étaient les sociétés, en dehors desquelles nul individu ne pouvait survivre. Les individus se rassemblent non pas pour la reproduction mais parce qu’ils ont des besoins en commun, qu’ils peuvent satisfaire grâce à la collaboration. Davantage intéressé par les groupes coopératifs que par les monades compétitives, son shizengaku est, affirmait-il, une théorie japonaise de l’évolution, distincte du système darwinien qui puise ses racines idéologiques dans l’individualisme occidental.« 

Hugh Raffles, Insectopédie, Wildproject 2015.

Maîtres et esclaves

Condorcet - gravure de Boilly - source : Collection Bibliothèque de l'Académie nationale de médecine

Condorcet – gravure de Boilly – source : Collection Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine

« Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commandes seraient d’utiles vérités ; le genre humain n’en resterait pas moins partagé entre deux classes : celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient. Celle des maîtres et celle des esclaves. »

Nicolas de Condorcet, Rapport sur l’organisation générale de l’Instruction publique présenté à l’Assemblée nationale législative au nom du Comité d’Instruction publique les 20 et 21 avril 1792

Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? / Günther Anders

Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ?, Günther Anders, Allia 2010

Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?, Günther Anders, Allia 2010

« Dans l’avant dernière année de la Première Guerre Mondiale, ce ne sont pas les intellectuels qui eurent le courage de faire quelque chose contre la guerre mais les travailleurs, quelques milliers de travailleurs allemands des arsenaux. Ils ont refusé de continuer à produire des munitions. Ils se sont mis en grève à l’époque. Pas pour obtenir une augmentation de salaire ou des cartes de pain supplémentaires, mais pour raccourcir la guerre. Qu’il y ait aujourd’hui des travailleurs au coeur de l’industrie de l’armement qui refusent de s’associer à la production des engins de la catastrophe, j’en doute fort. Pas seulement parce que ce à quoi ils travaillent est complètement indifférent à la plupart des ouvriers – et cela vaut tout aussi bien pour les intellectuels les plus éminents : les physiciens et les ingénieurs – ils sont tous ce que j’appelle telosblind1, mais aussi parce que chaque travailleur et scientifique a cette bonne excuse : si c’est pas moi qui l’fait, ce s’ra un autre. (…) Difficile tragoediam non scribere2. »

Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?, (p.90-91), Allia 2010

1 Mot-valise composé du grec telos, le but, la fin, et de l’anglais blind, aveugle.

2 « Difficile de ne pas écrire une tragédie ». Il s’agit d’un détournement de la formule de Juvénal : Difficile saturam non scribere (Satires, I, 30)

 

7 années de bonheur / Etgar Keret

7 années de bonheur, Etgar Keret (Ed. de l'Olivier, 2014)

7 années de bonheur, Etgar Keret (Ed. de l’Olivier, 2014)

« C’est vraiment dommage que vous ayez pas vu l’attentat. La réaction d’un écrivain, ç’aurait été bon pour mon papier. Quelqu’un d’original, avec un minimum de vision. Après chaque attentat, j’ai toujours droit aux mêmes réactions : « Soudain, j’ai entendu un grand boum » ; « Je sais pas ce qui s’est passé » ; « Y avait du sang partout. » Ça devient vite lassant, vous trouvez pas ?
– C’est pas leur faute, dis-je. C’est tout simplement que les attentats sont toujours pareils. Qu’est-ce que vous voulez qu’on raconte d’original sur une explosion et des morts absurdes ?
– Aucune idée, répond-il avec un haussement d’épaules. C’est vous l’écrivain. »

Etgar Keret, 7 années de bonheur (Editions de l’Olivier, 2014)

Pour une écologie de l’attention / Yves Citton

Pour une écologie de l'attention, Yves Citton (Seuil, 2014)

Pour une écologie de l’attention, Yves Citton (Seuil, 2014)

« Savoir choisir ses aliénations et ses envoûtements, savoir construire des vacuoles de silence capables de nous protéger de la communication incessante qui nous surcharge d’informations écrasantes, savoir habiter l’intermittence entre hyper-focalisation et hypo-focalisation – voilà ce que les expériences esthétiques (musicales, cinéphiliques, théâtrales, littéraires ou vidéoludique) peuvent nous aider à faire de notre attention, puisque l’attention est tout autant quelque chose que l’on fait (par soi-même) que quelque chose que l’on prête (à autrui). »

Yves Citton, Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014)