Novlangue

1984, George Orwell, Folio Gallimard Je n’avais jamais lu 1984 de George Orwell. Il parait que les ventes de ce classique de la SF, publié pour le première fois en 1949, ont augmenté de 9500% aux Etats-Unis, depuis l’investiture de Donald Trump et l’émergence du concept de « faits alternatifs » créé par son équipe, selon la maison d’édition Penguin !
Profitant de mes vacances, j’ai pu découvrir ce roman d’anticipation  (dans la belle traduction d’Amélie Audiberti) qui prévoit effectivement avec une précision surprenante une partie de ce dont sera fait la fin du XXe siècle et le XXIe siècle. Les télécrans, la surveillance de masse, la Police de la Pensée, le novlangue, le Ministère de l’Amour… Tout ces éléments du monde de 1984 semblent à peine exagérés par rapport à ce que nous vivons.
Et le roman n’apporte aucun espoir : il se termine par les longues séances de torture que subit Winston Smith pour l’amener à abjurer son humanité et adorer pleinement, aveuglément « Big Brother ». Je referme le livre en frissonnant.

« Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. »

George Orwell, 1984, Folio Gallimard

Trajectoires

Les barbares, Alessandro Baricco, Gallimard 2012

Les barbares : essai sur la mutation, Alessandro Baricco, Gallimard 2014

« Ce que Google enseigne, c’est qu’il y a aujourd’hui une quantité énorme d’humains pour qui, chaque jour, le savoir important est le savoir capable d’entrer en séquence avec tous les autres. Il n’y a quasiment pas d’autres critère de qualité ni même de vérité, car ils sont engloutis par ce principe unique : la densité du Sens est là où le savoir passe, où le savoir est en mouvement, tout le savoir sans exclusion. L’idée que comprendre et savoir signifie pénétrer en profondeur ce que nous étudions, jusqu’à en atteindre l’essence, est une belle idée qui est en train de mourir. Ce qui la remplace, c’est la conviction instinctive que l’essence des choses n’est pas un point mais une trajectoire, qu’elle n’est pas cachée en profondeur mais dispersée à la surface, qu’elle ne demeure pas à l’intérieur des choses mais se déroule hors d’elles, là où elles commencent réellement, c’est-à-dire partout. Dans un tel paysage, le geste de connaître doit s’apparenter à un parcours rapide de tout le savoir humain possible, en recomposant ces trajectoires éparses que nous appelons idées, faits ou personnes. »

Alessandro Baricco, Les barbares : essai sur la mutation (Gallimard, 2014)

Hors du commun

Ecologica, André Gorz, Galilée 2008

Ecologica, André Gorz, Galilée 2008

« Mais à partir de 1920 aux Etats-Unis et de 1948 en Europe occidentale, les besoins primaires offrent au capitalisme un marché trop étroit pour absorber le volume de marchandises qu’il est capable de produire. L’économie ne peut continuer de croître, les capitaux accumulés ne peuvent être valorisés et les profits ne peuvent être réinvestis que si la production du superflu l’emporte de plus en plus nettement sur la production du nécessaire. Le capitalisme a besoin de consommateurs dont les achats sont motivés de moins en moins par des besoins communs à tous et de plus en plus par des désirs individuels différenciés. Le capitalisme a besoin de produire un nouveau type de consommateur, un nouveau type d’individu : l’individu qui, par ses consommations, par ses achats, veut s’affranchir de la norme commune, se distinguer des autres et s’affirmer « hors du commun ».

André Gorz, Ecologica, Galilée, 2008

La noble réalisation du présent

Les barbares, Alessandro Baricco, Gallimard 2012

Les barbares : essai sur la mutation, Alessandro Baricco, Gallimard 2014

« (…) la politique culturelle aurait au contraire une immense tâche historique à accomplir, si seulement ceux qui la conçoivent comprenaient que ce qu’il faut viser, ce n’est pas le sauvetage opportuniste du passé, mais toujours la noble réalisation du présent, afin de garantir aux intelligences un minimum de protection contre le danger du marché pur et dur. »

Alessandro Baricco, Les barbares : essai sur la mutation (Gallimard, 2014)

Le retour au pays de Jossel Wassermann / Edgar Hilsenrath

Edgar Hilsenrath, Le retour au pays de Jossel Wassermann, Le Tripode, 2016

Edgar Hilsenrath, Le retour au pays de Jossel Wassermann, Le Tripode, 2016

« Et le vent, dehors, le vent chuchota quelque chose à l’oreille du rabbin. Et le rabbin hocha la tête et dit : « Oui, tu as parfaitement raison. Les goys sont stupides. En ce moment ils pillent nos maisons. Et ils creusent le sol de nos jardins. Et ils croient que nous avons laissé là-bas tout ce que nous possédions. Et ils rient dans leur barbe. Mais ils ne savent pas que nous avons emporté le meilleur. »
« Et c’est quoi le meilleur ? » demanda le vent.
Et le rabbin dit : « Notre histoire. Elle, nous l’avons emportée avec nous. »

Edgar Hilsenrath, Le retour au pays de Jossel Wassermann, Le Tripode, 2016

 

Shizengaku

Imanishi Kinji

Imanishi Kinji

« (…) la coopération était pour Imanishi le moteur de l’évolution, et il rejetait l’idée que la compétition intraspécifique et la lutte interspécifique étaient au fondement de la sélection naturelle. Imanishi soulignait ainsi l’existence de liens et d’interactions harmonieuses entre les êtres vivants, mais il insistait surtout sur le fait que, selon lui, les unités écologiques les plus importantes étaient les sociétés, en dehors desquelles nul individu ne pouvait survivre. Les individus se rassemblent non pas pour la reproduction mais parce qu’ils ont des besoins en commun, qu’ils peuvent satisfaire grâce à la collaboration. Davantage intéressé par les groupes coopératifs que par les monades compétitives, son shizengaku est, affirmait-il, une théorie japonaise de l’évolution, distincte du système darwinien qui puise ses racines idéologiques dans l’individualisme occidental.« 

Hugh Raffles, Insectopédie, Wildproject 2015.

Maîtres et esclaves

Condorcet - gravure de Boilly - source : Collection Bibliothèque de l'Académie nationale de médecine

Condorcet – gravure de Boilly – source : Collection Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine

« Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commandes seraient d’utiles vérités ; le genre humain n’en resterait pas moins partagé entre deux classes : celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient. Celle des maîtres et celle des esclaves. »

Nicolas de Condorcet, Rapport sur l’organisation générale de l’Instruction publique présenté à l’Assemblée nationale législative au nom du Comité d’Instruction publique les 20 et 21 avril 1792